FEMEN: Paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise

Lorsque j’ai entendu l’autre jour une femen affirmer qu’un groupe de femmes aux seins nus qui entre à l’Assemblée nationale ça dérange, je me suis dit que, de toute façon, n’importe quel individu qui entrerait dans la chambre bleue en balançant des cuillerées de soupe sur la gueule des députés, ça dérangerait, habillé ou non. Alors si la nudité a la même consistance révolutionnaire que la soupe, c’est donc qu’elle n’a pas pour fonction de déranger (puisqu’une simple soupe suffirait), mais bien de servir comme objet publicitaire, ce que les femens nient ici comme ailleurs. Or, il me semble que cette négation mine totalement la crédibilité et les prétentions de ce mouvement. Je crois utile de préciser que je considère que tout être humain peut et doit faire ce qu’il veut de son corps, mais quand il nie la fonction marchande de son spectacle, il y a mauvaise foi et c’est cette mauvaise foi que je viens ici critiquer.inna-shevchenko-tete-de-file-des-femen-50006_w1000

«Mes seins ne sont pas sexuels»

Mais oui, vos seins sont sexuels. Il n’est pas en votre pouvoir d’en décider et je ne vois pas par quelle magie performative du langage vos seins ne seraient pas sexuels. C’est qu’il ne suffit pas de le dire. Lorsque le transgenre dit «ce que la société attend d’un homme, c’est ce que je ne suis pas», nous le comprenons. Mais il a fallu attendre la production du concept de genre pour qu’un homme puisse dire «je ne suis pas un homme» et n’être pas dans le tort. Peut-être devriez-vous proposer un nouveau concept du terme «sexuel» pour donner un sens à votre affirmation. S’il y a réponse sexuelle, c’est qu’il y a objet sexuel (objet de désir relatif au sujet du désir). Une femme désirable est désirable parce qu’elle attise le désir. Qu’elle se dise indésirable, cela ne va pas altérer sa désirabilité, même qu’un certain manque de confiance en soi peut la rendre plus désirable encore. La relation entre les mots et les choses procèdent d’un conventionnalisme sociologique. Vrai, les seins des femmes ne sont pas essentiellement sexuels, ils ont deux fonctions: la lactation et le signalement sexuel. Or, la collectivité reconnaît l’attrait sexuel de la nudité chez les jeunes filles en âge de procréer, mais pas chez les enfants. Le pédophile est précisément celui chez qui l’enfant provoque une réaction sexuelle et, évidemment, si la collectivité reconnaissait un attrait sexuel aux enfants, il n’y aurait pas de pédophiles.

«Mes seins sont une arme»

Bien sûr, ils le sont. Il y a fort longtemps d’ailleurs que le champ lexical de la balistique est utilisé pour parler du corps féminin. On dit d’une belle femme qu’elle est «canon», qu’elle est une «bombe sexuelle», qu’elle a les seins qui pointent comme des ogives et qu’elle «fusille du regard». Il faut bien se rendre à l’évidence que ces expressions sont passées à l’état de lieux communs sans vous. Bien sûr vos seins sont une arme, une arme de séduction, parce qu’ils s’offrent au désir et parce que la séduction est de l’ordre du pouvoir charismatique. Peu importe le discours, le signe que vous envoyez est indissociable de son signifié, c’est à dire la jeune fille aux seins nus.

«Mes seins sont politiques»

Dans la mesure seule où des jeunes femmes à demi nues constituent en soi un spectacle et qu’un message politique est médiatisé par ce spectacle, vos seins sont politiques. Mais en ce sens, vous confirmez la portée physiologique de la sémiocratie marchande. La séduction s’étend effectivement à la sphère politique sans trop d’ambages: Musolini ne disait-il pas que le fascisme est d’abord une affaire de beauté? Et une vieille Lavaloise ne disait-elle pas dans un voxpop à une heure de grande écoute qu’elle voterait encore pour le «gangster» Gilles Vaillancourt parce qu’il était «bien mis»? Séduction du costume ou séduction des seins nus, il n’y a qu’une série de gestes facile pour passer de l’un à l’autre. Aussi pourrions-nous dire que la démocratie représentative moderne est, par excellence, le grand processus de séduction des masses. Vos prestations sont des spectacles d’ordre érotique et votre discours anticlérical est tout sauf subversif. Si, comme l’affirment les situationnistes français, la gauche moderne est le laboratoire du capital, vous êtes bien le paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise.

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Message à mon ami conférencier et globe-trotter

Ce billet est une version commentée du texte d’humeur « MESSAGE À MES AMIS MUSULMANS » publié dans La Presse à cette adresse : http://plus.lapresse.ca/screens/498e-ac00-5227b112-b2ea-153eac1c606d%7COffzD4LRfObF

 

À la lecture des commentaires émis dans les journaux ou les réseaux sociaux, je crois que vous, mes amis musulmans, semblez avoir de la difficulté à comprendre le peuple québécois qui est non seulement en faveur de la charte de la laïcité, mais qui y tient mordicus.

Le fait que vous assistiez au déchirage de chemise de deux pelés et un tondu sur un obscur fil de commentaires dans le but d’en tirer une profonde sagesse témoigne de votre crédulité.

 

Selon plusieurs d’entre vous et aussi quelques bien-pensants québécois, vous nous percevez comme un peuple xénophobe, à la limite raciste, alors que c’est totalement faux.

Vous vous défendez d’être xénophobe, mais vous n’arrivez pas à inclure les musulmans parmi les Québécois (vous ET aussi […]). J’ignore si vous me classez dans la catégorie des bien-pensants , mais le peuple Québécois n’est pour moi ni plus ni moins con qu’un autre peuple. Il est constitué de génies, d’imbéciles, de lâches, de braves…il n’est pas homogène, pas plus que les idées qu’il fait vivre.

 

J’aimerais vous amener à réfléchir à quelques points qui pourraient nous rapprocher et vous aider à comprendre notre réaction vis-à-vis votre présence en sol québécois.

Quand on tend une perche, il est de bon usage de s’assurer qu’il ne s’agisse pas d’une branche de rosier…

 

Pour avoir visité le Moyen-Orient et presque tous les pays musulmans, je pense que vous serez d’accord avec moi que le Canada (incluant bien entendu le Québec) est, comparativement à votre pays d’origine, une des nations les plus pacifiques au monde. Souvenez-vous que les Casques bleus sont une création canadienne.

Le peuple québécois déteste la chicane et la confrontation. Il aime la paix. Il peut faire des concessions, mais pas n’importe lesquelles.

C’est-à-dire celles que vous avez choisies arbitrairement?

 

Le Québec a été sous l’emprise de l’Église catholique pendant 400 ans. J’exagère à peine en disant que l’Église était pour nous l’équivalent des talibans chez vous.

À peine? Vous êtes trop modeste. Le curé Labelle maniait pourtant le lance-roquette avec une dextérité peu commune.

Tout comme vos extrémistes islamistes, on nous obligeait à aller prier à l’église sous peine de brûler en enfer. L’alcool était fortement déconseillé, la musique et les films faisaient l’objet de censure.

…comme virtuellement partout ailleurs en Occident à l’époque. Chez les Talibans, nul besoin de censure, puisqu’il n’y a pas de films.

Si les jeunes femmes avaient des relations sexuelles avant le mariage, elles se faisaient renier par leurs parents et étaient jetées à la rue. On leur arrachait leurs enfants des bras pour les confier à des orphelinats dirigés par… l’Église. Pendants (sic) ce temps, des religieux abusaient des petits enfants à l’orphelinat ou à l’école.

Certes…TOUTES les filles-mères étaient jetées à la rue, TOUS les religieux abusaient des petits enfants et AUCUN enseignant laïque ne ferait une chose pareille. Oh, vous n’avez pas insinué ça? Bien sûr que non. Moi non plus.

 

Il a fallu 400 ans au peuple québécois pour briser cette domination et rejeter ces dogmes et croyances ridicules.

Briser la domination de l’Église était probablement le cadet des soucis des immigrants Français du 16e siècle. Survivre, par contre, était un objectif fort légitime. Comme disait Péloquin, la seule révolution, c’est le combat contre la mort.

Croyez-vous que nous allons laisser une autre religion entrer dans nos vies et dans l’espace public ?

Oui. C’est précisément ce que l’on a fait depuis que l’on accueille des immigrants qui ne sont pas athées. Ils s’installent ici avec leur famille, ils se trouvent du travail (souvent grossièrement mal payé pour leurs compétences), envoient leurs enfants à l’école, voyagent dans différentes régions du Québec et finissent souvent par aimer le hockey. Et ça croit en Dieu par-dessus le marché! Quel psychodrame…

Croyez-vous sincèrement que je suis à l’aise quand l’enseignante de ma petite fille porte un voile pour lui démontrer de manière sans équivoque sa croyance religieuse : «  Tu vois moi, je suis meilleure que toi, je pratique ma religion ».

Depuis le début de votre texte, j’ai l’impression que vous dites : « Tu vois, je suis meilleur que toi, je ne pratique pas de religion ».

Et comment pensez-vous que je vais réagir quand on lui imposera la nourriture halal au CPE ou à l’école?

Je ne sais pas…Vous allez exploser de rage? La valeur nutritive n’est pas corolaire à la teneur en foi. Je préfère de loin le couscous au poulet halal à une plotée de Kraft Dinner laïque.

 

Nous sommes maintenant un peuple libre, libéré de la religion.

HAHAHAHAHAHA!!! Oui, athée et libre de se faire voler l’île d’Anticosti. Libre de payer 30% trop cher tous nos travaux de voirie. Libre de creuser l’écart entre les riches et les pauvres. Comme c’est bon d’être enfin libre!

Noyé dans une mer de 375 millions de Nord-Américains qui parlent l’anglais, le peuple québécois est fier de dire, encore aujourd’hui, qu’il a conservé sa langue et sa culture. S’il faut se battre encore 400 ans pour avoir un Québec laïc, libéré de toute religion, nous nous battrons.

400 ans? Vous êtes bien optimiste…Chantal Lacroix et un pur charlatan branlaient une table à heure de grande écoute jusqu’à tout récemment et vous prétendez qu’il n’y a plus de religion au Québec?

Les Québécois ne se laisseront jamais imposer une culture ou croyance qui va à l’encontre de leurs valeurs.

254 ans de domination britannique et deux référendums perdus, c’est du poulet? Arrêtez de bluffer et mettez cartes sur table. Bâtissons notre histoire collective sur du concret, pas sur le dos d’une chimère! C’est une démonstration de force que d’admettre ses erreurs et d’en tirer des leçons, et une démonstration de faiblesse que de s’enfouir la tête dans le sable.

De là la nécessité de la Charte des valeurs québécoises.

À qui le dites-vous! Nous n’en dormions plus la nuit tant le spectacle grotesque des milliers de femmes en burqa qui travaillent dans la fonction publique nous était déplaisant. Il était impératif d’en faire l’unique préoccupation de l’État.

 

Alors, je vous tends la main, je vous demande à vous, mes amis musulmans, de vous joindre aux autres immigrants, italiens, chinois, grecs, vietnamiens, latino-américains, qui pratiquent eux aussi leur religion, mais discrètement à la maison. Pourquoi est-ce si facile pour eux et pas pour vous ?

Mais qui diable sont vos prétendus amis musulmans? Vous faites des promenades en mobylette avec le Mollah Omar? Fréquentez-vous la branche salafiste du Club Optimiste? Enfin…certains musulmans sont pratiquants, d’autres pas. Certains sont moralement libéraux, d’autres sont plus conservateurs. Ils ont leurs fous dangereux comme nous avons les nôtres. Avez-vous échafaudé une hiérarchie des peuples allant des meilleurs aux pires, aussi?

 

Pour beaucoup d’entre vous, vous avez quitté un pays en guerre, le Québec vous offre un pays d’accueil, de paix, sans guerre et sans conflit. Un pays où tout est possible. Il suffit de faire comme les autres immigrants et de vous intégrer au Québec. Vous avez tout à gagner.

Le secret du succès? Arrêtez de croire en ce qui vous est cher, acceptez sans broncher la perception fantaisiste qu’ont de vous d’anciens catholiques plus complexés que repentis et faites comme tout le monde. Mais qu’est-ce ça fait, tout le monde? On verra. L’essence de ce qu’est la québecité sera soigneusement consignée dans une charte à laquelle tous pourront s’instruire…jusqu’à ce qu’elle soit tablettée et oubliée afin de laisser place à un autre subterfuge pour gagner d’autres élections.

De toute façon, à la vitesse à laquelle Québec coupe dans la fonction publique, cette charte ne s’appliquera bientôt plus à personne. Vous pouvez dormir tranquille, mon ami.

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Quelques réflexions sur la charte des valeurs québécoises

Je voudrais partager ici quelques réflexions et préoccupations au sujet du débat entourant le projet de charte sur les valeurs québécoises avec une attention particulière portée sur la question de la laïcité au Québec. Le tout ponctué d’une touche d’humour et d’absurdité.

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Job et les théodicées: quand un livre biblique nous porte à réfléchir sur la souffrance et le mal

1 – Introduction

Le problème des théodicées et la question du mal sont autant de sujets desquels les hommes se préoccupent depuis des siècles, particulièrement dans les cultures où le dieu en question se veut bon et tout-puissant. Alors vient la grande question tripartite: Ou Dieu ne peut rien faire contre la souffrance, mais alors est-il vraiment tout-puissant, ou ne veut-il pas, mais alors il n’est plus bon, ou alors il peut et il veut, mais pourquoi alors la souffrance règne? Le livre de Job est particulièrement intéressant à analyser dans cette optique. Ce livre, qui peut sembler contestataire ou même dérisoire, nous plonge au cœur du problème du mal et de la souffrance et sa conclusion ne peut que nous laisser perplexes. Bien que les questions de ce livre resteront ouvertes, il est intéressant de s’y attarder et de les lires sous l’optique des théodicées. La question à laquelle nous tenterons de répondre est la suivante: comment le livre de Job traite-t-il le problème de la théodicée et quelles réponses peut-on trouver dans ce livre? Pour y arriver, nous procéderons par une analyse de la théodicée en nous basant principalement sur Peter Berger et Emmanuel Kant. Ensuite, le texte sera analysé sous ses trois dimensions : l’intentio operis (le texte en soi), l’intentio auctoris (l’auteur) et l’intentio lectoris (les lecteurs). Finalement, il sera question de traiter le livre de Job à partir des notions de théodicée déjà abordées jusque-là.

 

2 – Définir les théodicées

Outre les tentatives de réponses à la fameuse question tripartite, plusieurs auteurs se sont attelés à la tâche de mieux définir ce concept qui peut sembler un peu nébuleux pour bien des gens. Les traditions chrétiennes sont particulièrement touchées par cette problématique tel que pourrait en témoigner saint Augustin lorsqu’il soulève la question en faisant référence à Gn 1 : « D’où vient donc le mal, puisque dieu, bon lui-même, a créé bonne toutes choses? » (Confessions 7,7)[1]. De plus, ces traditions donnent lieu à des réflexions souvent très complexes pour tenter de corriger les impasses dues à l’idée d’un Dieu représentant la figure idéale de la bonté et de la justice malgré la réalité qui nous entoure en plus d’un amalgame de la tradition hébraïque avec la pensée grecque et parfois même dualiste. Deux auteurs ont été retenus ici : le philosophe Emmanuel Kant (1724–1804) et le sociologue Peter Ludwig Berger (1929- ).

 

2.1 – Emmanuel Kant

La définition kantienne de la théodicée nous apparaît très christianocentriste. En effet, il faut souligner que Kant vivait et écrivait dans un milieu exclusivement chrétien et que ses écrits n’étaient nullement destinés aux hindous, aux bouddhistes ou aux musulmans de ce monde. Il n’est donc pas étonnant que sa définition de la théodicée tourne autour du Dieu créateur bon et tout-puissant. Son analyse étant très rationnelle, on ne peut s’étonner de le voir conclure à l’échec de toute théodicée à bien articuler les phénomènes anomiques avec l’idée d’un Dieu omniscient et omnipotent. Kant définit donc la théodicée ainsi : « La défense de la suprême sagesse de l’auteur du monde contre les accusations que la raison élève à l’encontre de celle-ci en se fondant sur l’anti-final dans le monde. On appelle cela, plaider la cause de Dieu. »[2] Par « anti-final », Kant désigne le mal, qu’il soit d’ordre moral (le péché), d’ordre physique (la souffrance) ou d’ordre juridique (la disproportion des crimes et des sanctions). Dans les trois cas, il s’oppose à la sagesse du créateur, car de nature, il est saint, bon et juste. Dans une optique plus générale, les théodicées devraient être des interprétations de la nature qui est à l’image de la volonté de Dieu. Une interprétation de la sorte nous amène donc à deux types de théodicées : les théodicées doctrinales (spéculatives) et les théodicées authentiques (basées sur l’expérience).[3]

 

2.2 – Peter Berger

Berger nous apporte une définition beaucoup plus globale et inclusive de la théodicée. Contrairement à Kant, sa définition de la théodicée, qu’il divise d’ailleurs en plusieurs catégories, peut s’appliquer à n’importe quelle tradition religieuse, y compris les traditions provenant du sous-continent indien. Tandis que la définition de Kant se construit à partir de la défense de Dieu, celle de Berger tourne autour de la notion du nomos. Chaque individu vit au sein d’un nomos qui englobe sa vie en lui donnant des systèmes de valeurs et de significations. C’est ainsi que les rites de passage prennent tout leur sens. Cependant, tout nomos est exposé aux phénomènes anomiques (concept similaire à l’anti-final kantien) et doit constamment se défendre contre ces phénomènes. Ainsi, « une explication de ces phénomènes en termes de légitimations religieuses, quel que soit son degré d’élaboration théorique, peut être appelée une théodicée »[4]. Une théodicée ne nécessite donc pas une élaboration forcément complexe, car toute explication théologique des phénomènes anomiques, qu’elle soit simpliste ou complexe, rationnelle ou irrationnelle, est vue ici comme une théodicée. Ainsi, Berger dénombre plusieurs types de théodicées différents qu’il classifie selon le degré de rationalité, tel qu’illustré dans le tableau ci-joint.

 

Théodicées irrationnelles Théodicées intermédiaires Théodicées rationnelles
-Identification à la collectivité

-Participation à l’ordre de la nature

-Union mystique au divin

-Messianismes et millénarismes

-Affirmation d’un au-delà

-Conceptions dualistes

– Dieu juste et tout-puissant de la Bible

-L’homme accusé (anthropodicée)

-Christologie et théodicées chrétiennes

 

-Loi des causes à effets dans la conduite

-Notion de rédemption

 

3 – L’intentio operis

Après avoir exposé les notions de base du concept des théodicées, nous passons maintenant à une étude plus spécifique au livre de Job. Les trois prochains points de cette présentation se pencheront donc sur les trois dimensions fondamentales entourant la compréhension d’un texte, en l’occurrence, le livre de Job. L’intentio operis (sens objectif) consiste à décrire le plus objectivement possible le texte en lui-même. Il s’agit de décrire ce que le texte dit et non ce que son auteur veut dire. Ainsi, cette partie est réservée à la description « physique » du livre de Job. Une bonne compréhension sommaire de ce livre nous permettra alors de mieux s’orienter lorsqu’il sera question d’aborder l’intentio auctoris et l’intentio lectoris. Autrement dit, il faut tout d’abord lire Job si on veut comprendre et commenter Job. Réflexion certes sage, mais trop peu appliquée dans l’histoire de la réception de ce livre biblique.

 

3.1 – La structure générale du texte

Le livre de Job se classe dans le Tanak parmi les Ketouvim (les autres écrits) et plus précisément, dans les livres sapientiaux, c’est à dire les écrits de sagesse. Le poème se distingue toutefois de ces écrits par sa forme en dialogue, contrairement à la plupart des livres qui sont présentés comme des monologues (ex. Qohelet, Psaumes, etc.). La structure narrative est la suivante[5] :

1-      Prologue en prose (Jb 1-2)

2-     Premier monologue de Job (Jb 3)

3-     Premier cycle de discours : Éliphaz (Jb 4-5), Job (Jb 6-7), Bildad (Jb 9), Job (Jb 9-10), Sophar (Jb 11), Job (Jb 12-14)

4-     Deuxième cycle de discours : Éliphaz (Jb 15), Job (16-17), Bildad (Jb 18), Job (Jb 19), Sophar (Jb 20), Job (Jb 21)

5-     Troisième cycle de discours : Éliphaz (Jb 22), Job (Jb 23-24), Bildad (Jb 25), Job (Jb 26-27)

6-     Le poème sur la sagesse (Jb 28)

7-     Deuxième monologue de Job (Jb 29-31)

8-     Intervention d’Elihu (Jb 32-37)

9-     Dialogue de YHWH avec Job : YHWH (Jb 38,1-40,2), Job (Jb 40,3-5), YHWH (Jb 40,6-41,26), Job (Jb 42,1-6)

10-  Épilogue en prose (Jb 42,7-17)

 

Au sein de ces dix parties, on retrouve  la présence de deux formes littéraires bien distinctes. Le prologue et l’épilogue forment un récit-cadre en prose qui contraste avec le reste du livre de façon significative sur plusieurs points. Outre la forme du texte, on retrouve une multitude de différences entre ces deux grandes parties du livre. Parmi ces contrastes, dont l’importance peut varier, on retrouve : les noms pour désigner Dieu, l’attitude des personnages, la présence d’un culte sacrificiel ainsi que le sujet même du texte.[6] Ces nombreuses différences entre le récit-cadre et le poème suggèrent donc au théologien Samuel Terrien qu’ils témoigneraient d’une dualité d’auteurs.[7]

 

3.2 – La question de la datation

La datation de Job figure parmi ces questions dont les réponses ne font pas consensus parmi les experts. Bien des experts dateraient le récit en prose autour du VIe – Ve siècle avant notre ère. Toutefois, Samuel Terrien semble, sans l’affirmer formellement, le dater aux alentours du IXe siècle, avec les récits patriarcaux et Yahwistes.[8] Chose certaine, ce récit serait plus ancien que le poème et aurait vraisemblablement servi de récit de base à la rédaction de ce poème. Le récit poétique est donc daté par le même auteur, aux alentours de la première moitié du VIe siècle avant notre ère, soit lors de la déportation à Babylone. Toutefois, cette datation ne fait pas non plus l’unanimité. Jean Lévêque avance plutôt l’idée qu’un texte de ce genre, avec autant de recherche sapientielle aurait été plus vraisemblablement rédigé lors des périodes d’accalmies et d’intenses échanges culturels, soit dans un contexte notamment post-exilique. [9] Jean Steinmann abonde dans le même sens en plaçant la rédaction de Job au IV siècle.[10] Toutefois, contrairement à Terrien, il ne semble pas faire une distinction entre le récit-cadre et le poème quant à la datation de ceux-ci.

 

3.3 – Les personnages

Par son caractère dialoguant, le livre de Job met en scène plusieurs personnages. Voici une brève description des principaux personnages présents dans l’histoire de Job.

 

3.3.1 – Job

Job est le personnage central, comme le stipule le titre du livre. Il est décrit comme un homme bien et droit qui craint Dieu. (Jb 1,1). Dieu lui-même reconnaît sa droiture en le qualifiant d’« unique au monde » (Jb 1,8;2,3). Toutefois, il se révèle comme un homme révolté dans le poème. Il semble croire en la théologie de la rétribution collective, comme en témoignent les nombreux sacrifices dans le prologue, et également à la rétribution individuelle sur lequel il s’appuie pour crier à l’injustice et demander une réponse de la part de Dieu.

3.3.2 – Dieu

Il est l’être suprême, le dieu de Job et de ses amis. Il est mentionné sous plusieurs noms, notamment dans le poème. On le nomme YHWH, El, Elohim, Eloah ou Shaddaï. Il est présenté dans le prologue à la tête d’un panthéon dont semble faire partie également le satan. Pourtant, dans le poème, il semble être seul, conformément à une pensée monothéiste. Son estime pour Job est très grande dans le prologue, ce qui ne semble pas aussi évident lors de sa réponse dans le poème (Jb 38-41).

3.3.3 – Le satan

Le satan n’est présent que dans le prologue. Il semble avoir pour fonction d’errer parmi les humains avec lesquels il se montre plutôt hostile. Il doute de leur honnêteté et de leur foi en Dieu. C’est d’ailleurs ce qu’il reproche à Job, ce qui donne lieu à son pari avec Dieu.

3.3.4 – Les « amis » de Job

Ils viennent initialement pour consoler Job (Jb 2,11), mais leur attitude change dans le poème où ils reprochent à Job de se plaindre et doutent de son intégrité, tout comme le faisait le satan. Dans cette optique, ils jouent d’une certaine façon son rôle là où il est absent. Ils sont originaires de trois pays différents. Eliphaz vient d’Edom, Bildad serait originaire de quelque part dans l’actuelle Jordanie et Sophar provient de Naamah, au nord-est de l’Arabie.[11] Leur discours consiste essentiellement en des théologies préfaites et non réfléchies basés sur la théorie, mais aucunement sur l’expérience. Ils avancent entre autres les idées de justice immanente et de rétribution individuelle sur lesquelles ils se basent pour remettre en cause l’intégrité morale de Job.

3.3.5 – Elihu

Elihu (Jb 32-37) est un personnage inattendu dans le livre. Il n’est pas annoncé auparavant et ne fait l’objet d’aucune réponse après son discours. Il semble de toute évidence être un ajout tardif au texte, tout comme le poème sur la sagesse au chapitre 28. Il avance sensiblement les mêmes thèses que les « amis » de Job qu’il argumente d’un ton plus scolastique. Sa façon de s’exprimer diffère aussi du reste du poème ce qui laisse supposer que l’auteur derrière le personnage avait lu au préalable le reste du récit.[12]

3.3.6 – La femme de Job

Elle fait une très brève apparition dans ce livre. Elle apparaît dans Jb 2,9 et conseille à Job de maudire Dieu et de mourir. Bien que celui-ci soit en désaccord au début, il semble suivre son conseil à partir du chapitre 3. La femme de Job constitue ainsi le tournant du livre, car sans son intervention, la suite de l’histoire n’aurait probablement pas eu lieu.

 

4 – L’intentio auctoris

L’intentio auctoris vise à rechercher le sens originel du texte en tentant d’y jeter un regard du point de vue de l’auteur. Il est évident que dans un livre biblique, où l’auteur est mort depuis au moins deux millénaires, une réponse à ces questions ne peut qu’être d’ordre spéculatif. Toutefois, en situant la rédaction du texte dans son milieu de vie, on peut se trouver en présence d’indices nous permettant de situer l’œuvre dans son temps et ainsi avoir une bonne idée du sens que l’auteur voulait donner à son texte.

 

4.1 – Selon Samuel Terrien

Samuel Terrien voit dans l’auteur de Job un sage originaire de la Judée vivant en Asie antérieure et ayant vécu l’exil. Il fut donc profondément marqué par les évènements qui ont suivi l’exil : de profonds bouleversements sociopolitiques, la souffrance humaine omniprésente, les justes opprimés, etc.[13] Il aurait été au fait de la littérature égyptienne [14] et mésopotamienne[15] et s’en serait donc fort probablement inspiré pour rédiger ce poème en utilisant un vieux récit transmis par la tradition orale comme fond narratif. Les préoccupations de l’auteur n’étaient pas orientées vers le culte. Ses intentions semblaient être nettement plus d’ordre didactique[16] et, finalement, il a tenté d’explorer toutes les solutions possibles, ou presque, afin de trouver des réponses satisfaisantes pour expliquer la souffrance humaine.[17]

 

4.2 – Selon Jean Steinmann

Jean Steinmann semble voir un auteur unique au livre de Job, du moins pour l’ensemble du texte en général, et le situe en Judée au IVe siècle avant notre ère. Il a vraisemblablement une bonne connaissance de l’hébreu malgré le fait que l’araméen se soit imposé comme la langue du peuple. Ceci laisserait supposer que l’auteur était probablement un scribe ou, du moins, il en avait les connaissances.[18] Il écrivit son oeuvre durant une époque où le prophétisme était mourant, époque qui parallèlement pour les écrits de sagesse, en constituait un âge d’or d’après Jean Lévêque.[19] Finalement, Steinmann fait de l’auteur de Job, un philosophe comparable aux grands penseurs grecs : « Singulièrement audacieux, l’auteur de Job, égal au plus subtil des sophistes d’Athènes, dénonce avec âpreté les impasses où conduit la sagesse traditionnelle. »[20]

 

5 – L’intentio lectoris

Nous en venons au sens subjectif du texte, c’est-à-dire le sens tel que perçu par les différents lecteurs qui ont commenté le livre de Job. L’ambiguïté du texte a mené inévitablement à une multitude d’interprétations selon le lieu et l’époque de la réception. En ce qui a trait à la tradition chrétienne, la plupart des interprétations suivent la voie tracée par la lettre de Jacques dans laquelle il associe Job à un modèle de patience. (Jacques 5,11) La plupart des critiques chrétiens, dont l’auteur de la lettre de Jacques ont donc vraisemblablement ignoré le poème en ne tenant compte que du récit-cadre et en ignorant complètement les 40 chapitres qui constituent le poème. Peut-être les lamentations de Job étaient-elles trop dérangeantes pour ces commentateurs tout comme ils ont semblé l’être pour les auteurs de la LXX qui ont supprimés quelque 389 lignes lors de la traduction?

 

5.1 – Grégoire le Grand

Pour Grégoire le grand, l’auteur du livre n’est nul autre que le Saint-Esprit. Toutefois, Steinmann souligne que Grégoire finit par donner le crédit de la rédaction à Job lui-même.[21] Comme bien des commentateurs chrétiens, Grégoire le grand tend beaucoup à sortir le livre de Job de son contexte. En effet, sa thèse centrale consiste, par-dessus tout, à présenter Job comme la figure de Jésus Christ, ce qui représente un anachronisme de plusieurs siècles.[22] Plus encore, il ira jusqu’à confondre le satan du livre de Job avec celui du Nouveau Testament, introduisant ainsi un dualisme dans un texte qui présente une théologie essentiellement moniste. Ces confusions avaient probablement pour but de tenter de démontrer une continuité antre les deux testaments, avançant ainsi que le Nouveau Testament serait en fait l’aboutissement de la bible hébraïque qui l’annonçait. Il est au fait des nombreuses complaintes de Job qu’il explique toutefois en affirmant qu’il faut entrer dans les sentiments du juste malheureux pour bien interpréter ses paroles et sa douleur.[23]

 

5.2 – lectures médiévales

Steinmann expose les lectures médiévales par deux figures : saint Albert le Grand et saint Thomas. La théodicée avancée par ces auteurs est très simple : toute la faute est rejetée sur le satan, confondu ici également avec Satan.[24] Albert le Grand cherchait à lire la Bible comme une référence encyclopédique, ce qui fit de la réponse de Dieu dans Jb 38-41 un passage très intéressant. Steinmann note d’ailleurs l’intérêt de ce dernier pour des passages tels que la description de l’autruche ou celle du rhinocéros. Plus encore, saint Albert et saint Thomas auraient vu dans le livre de Job, une apologie de la Providence.[25] Finalement, tout comme Grégoire le Grand, les auteurs médiévaux, notamment saint Thomas, ont tenté de christianiser le livre de Job dans leurs interprétations. À ce sujet, nous citons Steinmann : « Évidemment, saint Thomas retrouve dans Job plusieurs allusions à la résurrection des corps, une claire prophétie de la venue du Christ ».[26]

 

5.3 – Emmanuel Kant

La lecture de Kant est ici plus intéressante que les deux lectures précédentes pour deux raisons principales. Tout d’abord, Kant ne cherche pas à légitimer les doctrines de l’Église par le biais des livres bibliques. En effet, sa lecture se veut même beaucoup plus rationnelle. De plus, il fait son commentaire sur Job dans un contexte où il traite précisément de la théodicée. Il voit en Job l’exemple parfait de la théodicée dite authentique, c’est-à-dire, celle qui est basée sur l’expérience.[27] Job possédait tout ce qui pouvait garantir son bonheur, mais suite au pari avec le satan, Job se fit ravir toutes ses possessions à titre d’épreuve. Il est intéressant de constater ici que la lecture de Job faite par Kant semble se concentrer surtout sur le poème et non sur le récit-cadre. Ainsi, il omet curieusement toute mention du satan. Cette omission est toutefois intéressante, car ceci évite à Kant de tomber dans une idéologie dualiste qui l’aurait amené à jeter toute la faute sur ce personnage mal compris qui a trop souvent servi de bouc émissaire. Il se concentre donc surtout sur les discours de Job et de ses « amis ». Job incarne la théodicée dite authentique tandis que ses « amis » se contentent de lui servir des doctrines théoriques et spéculatives, se rangeant donc du côté des théodicées doctrinales. C’est exactement pour cette raison que Dieu s’en prendra à eux et non à Job.[28] Pour finir, Kant souligne que bien que Job ait été gracié par Dieu, il « aurait probablement connu un sort funeste devant n’importe quel tribunal de théologiens dogmatiques, synode, inquisition, vénérable Classe, ou haut consistoire de notre époque[29] »[30].

 

6 – Les théodicées dans le livre de Job

Étant un lieu où plusieurs points de vue se confrontent, le livre de Job se montre assez intéressant en matière de théodicée. Plusieurs explications et dogmes sont avancés directement ou non par les nombreux intervenants dans le récit. Toutefois, il ne faudrait pas se méprendre et considérer le livre de Job comme un traité de théodicée. Non seulement ce livre semble critiquer fortement tout essai pour justifier la volonté de Dieu[31], il n’apporte pas de réponse satisfaisante à ce sujet. Même la réponse de Dieu semble être une non-réponse, car il ne justifie rien du tout. Samuel Terrien écrit justement que « le problème du mal n’est pas résolu par le livre de Job, ni par le poème, ni par le récit en prose. Le poète, du moins, ne cherchait pas à résoudre ce problème »[32]. Néanmoins, il est intéressant ici de voir les points de vue apportés par les différents protagonistes.

 

6.1 – Le point de vue de Job et de ses « amis »

Les dogmes de la rétribution (individuelle et collective) sont très présents dans le livre de Job. Non seulement les amis de Job défendent souvent ce dogme, mais Job lui-même semble y croire. Dans Jb 1,5, il fait monter des offrandes pour tous. Si jamais ses fils ont par mégarde commis une faute, Job les répare à l’aide de ces offrandes. Ce verset semble donc démontrer une certaine adhésion à la croyance de la rétribution collective. Le dogme de la rétribution individuelle est également défendu par les amis de Job. Entre autres, Eliphaz avance au chapitre 22 toute une théologie mercantile. Outre les dogmes touchant la rétribution, ceux de la justice immanente sont très présents. De par ces dogmes, les amis de Job en viennent à la conclusion que puisque Job souffre, il a inévitablement commis une offense. Son plaidoyer d’innocence, étant donc un mensonge, est aussitôt transformé en offense. Eliphaz laisse croire justement au chapitre 15, que la plainte de Job en soi est une faute : « Mais prends garde à toi : tu sapes la crainte, tu ôtes l’envie de songer à Dieu, ta bouche publie tes pensées coupables en voulant parler la langue des fourbes. Pourquoi t’accuser? Ta bouche s’en charge, tes lèvres t’accablent… » (Jb 15,4-6). On pourrait croire que les amis de Job ont raison, malgré leur attitude inappropriée face à un ami souffrant, mais la réponse de Dieu dans l’épilogue brouille complètement les cartes. Le dogme de la justice immanente est toutefois non négligeable dans le livre. On remarque qu’il est défendu à maintes reprises par les amis (Jb 4,7-9;8,6-7;8,20-22;22,3-5), mais plus surprenant encore, cette logique est sous-entendue jusque dans l’épilogue lorsque Dieu récompense Job pour avoir bien parlé. L’auteur aurait-il supporté de près ou de loin cette thèse? On ne peut que répondre à cette question sur des bases spéculatives, mais la question semble pertinente.

6.2 – Berger et Kant

Kant, on l’a vu plus tôt, se sert du récit de Job pour avancer sa thèse selon laquelle une théodicée basée sur l’expérience est plus authentique qu’une théodicée spéculative basée sur les doctrines. L‘analyse selon Berger serait donc un peu plus élaborée, car il dénombre plus d’une dizaine de théodicées différentes. Elles ne s’appliquent pas toutes à Job, mais quelques-unes méritent d’être abordées. Les théodicées de l’identification à la collectivité et de la participation à l’ordre de la nature constituent une base à l’argumentaire des personnages dans le livre de Job. La notion de base sous-jacente dans ces deux théodicées est la négation presque complète de soi, face à une réalité qui nous transcende. Si on associe la collectivité ou l’ordre de la nature à la volonté de Dieu, ces théodicées viennent en quelque sorte rejoindre les critiques envers l’attitude de Job, en particulier celles venant de Dieu qui lui reproche d’être égocentrique. La loi des causes à effet, bien qu’associée aux traditions hindoues, semble concorder, à quelques différences près, avec les dogmes de la rétribution et de la justice immanente. La nuance importante à y apporter est que cette logique s’étale sur la période d’une vie et non dans un cycle des renaissances. La théodicée de l’homme accusé est celle qui, pour Berger, s’associe le mieux avec Job. Cette logique ne renvoie la faute, non pas à Dieu,  ni vers le satan, mais plutôt à l’homme lui-même. « L’accusation implicite contre Dieu est retournée et elle devient une accusation explicite contre l’homme. Ce curieux renversement de la situation fait disparaître le problème de la théodicée et à sa place apparaît un problème d’anthropodicée. »[33]. Cette logique comporte toutefois une faiblesse, qui est d’ailleurs soulignée dans le récit de Gn 2-3. On peut accepter certes que l’homme soit responsable de ses propres malheurs à cause de ses fautes mais la faute retombe inévitablement sur Dieu car il a lui-même créé les hommes. Ceux-ci sont certes autonomes et indépendants de Dieu, mais il est difficile de concevoir un être omnipotent et omniscient créer un être sans tenir compte de sa faillibilité.

 

7 – Conclusion

Suite à cette courte étude sur le livre de Job, on peut en conclure qu’il ne nous donne pas nécessairement de réponses en ce qui a trait aux théodicées. Sa complexité et sa richesse nous donnent plus de questions qu’il ne nous donne de réponses. Toutefois, sa lecture nous porte énormément à réfléchir et il est intéressant de voir à quel point ce livre est non seulement beaucoup commenté, mais qu’il est loin de faire consensus chez les experts. Ce livre est d’autant plus intéressant qu’il fait affronter différents points de vue dans un dialogue en plus de contester souvent ouvertement différentes doctrines provenant des autres livres bibliques. Pour finir, ce livre nous prouve d’une façon très éloquente que la Bible ne se résume pas qu’à des normes de foi établies auxquelles il faut se conformer à tout prix, mais qu’elle nous permet de réfléchir autant que si on avait lu une œuvre philosophique, qu’elle soit de Platon ou de Heidegger.


[1] Tel que cité dans : Michel Grison, Théologie naturelle ou théodicée, Paris, Beauchesne, 1959, p. 172.

[2] Emmanuel Kant (traduction d’Antoine Grandjean), Sur l’échec de tout essai philosophique en matière de théodicée (1791), Nantes, C. Defaut, 2009, p. 73.

[3] Ibid., p. 88

[4] Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Paris, Centurion 1971, p. 95

[5] Structure élaborée suite à la lecture du livre de Job selon La nouvelle traduction de la Bible, Paris, Bayard, 2001.

[6] Samuel Terrien, Job, Genève, Labor et Fides, 2005, pp. 66-68.

[7] Ibid., pp. 65-68.

[8] Ibid., p. 69

[9] Jean Lévêque, Job et son Dieu tome II, Paris, Gabalda, 1970, p. 619.

[10] Jean Steinmann, Le livre de Job, Paris, Cerf, 1955, p. 18.

[11] Samuel Terrien, Job, Genève, Labor et Fides, 2005, pp. 109-110.

[12] Samuel Terrien, Job, Genève, Labor et Fides, 2005, pp. 75

[13] Ibid., p. 74

[14] Ibid., p. 59

[15] Samuel Terrien, Job, Genève, Labor et Fides, 2005, p. 61.

[16] Ibid., p. 56

[17] Ibid., p. 73.

[18] Jean Steinmann, Le livre de Job, Paris, Cerf, 1955, p. 19.

[19] Jean Lévêque, Job et son Dieu tome II, Paris, Gabalda, 1970, p. 619.

[20] Jean Steinmann, Le livre de Job, Paris, Cerf, 1955, p. 23.

[21] Jean Steinmann, Le livre de Job, Paris, Cerf, 1955, p. 324.

[22] Ibid., p. 327.

[23] Ibid., p. 328

[24] Ibid., p. 334

[25] Ibid., p. 337.

[26] Jean Steinmann, Le livre de Job, Paris, Cerf, 1955, p. 338

[27] Emmanuel Kant (traduction d’Antoine Grandjean), Sur l’échec de tout essai philosophique en matière de théodicée (1791), Nantes, C. Defaut, 2009, p. 89.

[28] Ibid., p. 92

[29] On parle ici, bien sûr, du XVIIIe siècle

[30] Emmanuel Kant (traduction d’Antoine Grandjean), Sur l’échec de tout essai philosophique en matière de théodicée (1791), Nantes, C. Defaut, 2009, p. 92.

[31] Samuel Terrien, Job, Genève, Labor et Fides, 2005, p. 53.

[32] Ibid., p. 97

[33] Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Paris, Centurion 1971, pp.127-128.

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M. Bouchard, nous ne dormons pas au gaz

M. Bouchard,

L’entretien que vous avez accordé à La Presse le 15 septembre 2012 n’a pas manqué de m’interpeller, à défaut de me surprendre. Je ne vous cache pas que vos propos me lassent, ayant sur moi l’effet d’un disque enrayé qui renvoie invariablement l’aiguille au début d’un vieux refrain.

Au cours de l’entrevue, vous avez abordé entre autres les thèmes de la jeunesse, de l’implication politique et de la souveraineté. Je me concentrerai ici exclusivement sur ces thèmes.

Qu’est-ce donc que la jeunesse, M. Bouchard? Je constate que vous utilisez ce terme à la fois pour désigner une idéologie et un groupe d’âge aux frontières floues. L’usage d’un mot pour désigner simultanément plusieurs concepts distincts est une arme de choix dans l’arsenal du démagogue. Schopenhauer est sans doute un de ces grands penseurs que vous avez lu.

Si l’on prend pour point de départ les définitions contradictoires que vous appliquez au terme « jeunesse », je prétends que la « jeunesse » a été évincée de la politique et qu’il est tout à fait normal qu’elle se tourne vers d’autres canaux d’expression pour se faire entendre. En mon sens, cette marginalisation a pour causes principales la démographie et notre mode de scrutin.

Le vieillissement de la population Québécoise (thème que vous avez abordé jusqu’à plus-soif dans le manifeste des Lucides) est, cela va de soi, un phénomène bien réel qui touche toutes les sphères de notre société. Comme les jeunes sont moins nombreux que les vieux, les grands partis sont énormément plus enclins, pour des motifs électoralistes, à offrir des largesses souvent illusoires, malhonnêtes et contre-productives aux aînés plutôt qu’aux étudiants et aux jeunes professionnels. Dans notre écosystème politique actuel, les 0-25 servent plus souvent de figurants sur des photos de campagne que de préoccupation nationale. [n.d.a. J’ai moi même quitté la politique active quand le PQ a échangé les pouvoirs de SPQLibre pour une ceinture fléchée et une guimbarde.]

Or, si le Québec décidait de troquer son mode de scrutin datant du 19e siècle pour un système moderne, je suis persuadé que la jeunesse réintégrerait massivement la sphère politique puisqu’elle y aurait une voix effective. Je doute que les jeunes investiraient à nouveau les grands partis qui ne veulent souvent d’eux que lorsqu’ils ont des pancartes à poser, mais ils militeraient sûrement au sein de différents petits partis dont le programme correspond plus fidèlement à leurs aspirations. Ce nouvel activisme politique ne manquerait pas non plus d’influencer positivement l’attitude des grands partis envers la population autant qu’envers leurs collègues. Devant une pluralité marquée des points de vue, il serait nécessaire de faire des concessions.

Le retour d’un engagement clair envers ou contre la souveraineté ferait partie, d’après moi, de ces concessions. Parce que les jeunes souverainistes, M. Bouchard, eh bien ils existent encore, merci beaucoup. La plupart rejette en bloc (no pun intended) le séparatisme carburant à la Survivance et au repli identitaire. Je suis cependant certain qu’une option nationale (poum poum tsssssh!) inclusive et fermement orientée vers l’avenir constitue ce projet collectif rassembleur que vous n’arrivez pas à trouver. L’attentisme est la pire des solutions. Il faut abondamment parler de nos rêves dès notre réveil, sans quoi on les oublie.

Je vous souhaite bonne chance dans vos projets de développement gazier. Vous en aurez besoin. Pendant ce temps, la jeunesse va travailler à électrifier son système de transport, à nationaliser ses ressources naturelles et à se bâtir un pays inclusif et solidaire. On en a un projet de société, mais vous avez trop de pétrole dans les yeux pour le voir.

Meilleures salutations,

Un « jeune » (peu importe ce que cela veut dire)

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Vas-y Gabriel, Danse!

Cher Gabriel,

La politique appartient aux vieux magistrats pédophiles de France; elle appartient aux cheikhs du Qatar qui popent le champagne; elle appartient à la Maison de Windsor; elle appartient aux économistes, aux spéculateurs, aux grandes banques d’investissements; elle appartient à Lulu Jambe de bois et toute sa clique du nouvel aufklärung auto proclamée. La politique est l’apanage d’une arrière-garde conservatrice et soixante-huitarde, à gauche pour le cul, à droite pour le fric. Elle est aussi l’apanage des bourgeois de tradition bourgeoise, cette classe des loisirs qui fait de l’industrie du luxe l’un des seuls secteurs où les taux de croissance sont en fortes hausses et atteingnent les deux chiffres.

La politique c’est l’affaire de tous nous dit-on. Oui, dans la société idéale ce serait vrai, mais nous ne vivons pas dans la société idéale, nous vivons dans la société du spectacle. Historiquement, nous sommes passés de l’individu devant Dieu à l’individu devant la raison légiférante, puis à l’individu devant sa propre image, médiatisée par le spectacle. Le corolaire est bien simple à comprendre: la jeunesse n’est pas là pour faire de la politique, elle est là pour faire vendre des crèmes antirides.

Les vieilles dames te trouvent plutôt mignon Gabriel, et, même si Léo, par sa tranquillité stoïque, devient progressivement la coqueluche des médias de masse, c’est bien toi qui corresponds à ce que la sociologie weberienne qualifie de chef charismatique. Les jeunes filles sont en pâmoison devant ta verve et les garçons sont inspirés et jaloux de ton incroyable célébrité.Comprends-tu donc toutes les possibilités qui s’offrent à toi? Ne vois-tu pas ton visage en imprimé sur des t-shirts, des autocollants, des livres à colorier? Tu as fait sortir les gens dans la rue, imagines comment ce serait facile de les faire sortir au Centre Bell pour un spectacle à 80 dollars (avant taxes). Que dire d’un faramineux contrat avec nul autre que la société Québécor de Pierre-Karl Péladeau – celui qui n’est pas un voyou – et d’un événement Star Académie mémorable où tu partagerais la scène avec nul autre que la belle Julie Snyder pour chanter le Blues du businessman?

Maintenant, sois gentil. Tu t’es fait valoir à la télévision, tu t’es créé une image de marque, arrête maintenant. Les gens ont commencé à se poser des questions sur les problèmes du néo-libéralisme économique, c’est un succès, il faut le reconnaître. Laisse tomber ces idées utopiques de gratuité scolaire ou de justice sociale, fais-en plutôt un titre d’album. Regarde Justin Bieber, il a vendu plus de neuf millions de disques à travers le monde et il ne sait probablement même pas qui est Shakespear. Tu peux faire mieux toi, avec ton look de révolutionnaire subversif. Allez Gabriel, chante, vas-y Gabriel, danse. Allez Saute!

Signé,

Le système

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Opération « Risée Frisée »

Jean Charest a pris une décision qui sera lourde de conséquences aujourd’hui : il croit désormais qu’il est de bon ton de rire du peuple québécois avec la mafia qui lui a acheté ses élections.

Étant un escroc très habile, Charest sait que l’humour est une arme politique redoutable. Le hic, c’est que personne ne trouve ça drôle, sinon la pègre qui finance le parti libéral.

Puisque Jean Charest rit de nous, rions de Jean Charest.

Rions de lui en toute occasion, pour n’importe quelle raison. Rions de lui tout le temps, sur toutes les tribunes, sans le moindre discernement. Rions de lui jusqu’à la fin de son mandat, rions de lui pendant les prochaines élections, rions de lui quand il les perdra. Quand la commission Charbonneau l’éclaboussera, Charest entendra le terrible ricanement populaire qui le suivra comme un acouphène.

Je propose au mouvement étudiant de mettre à profit les trésors de créativité et d’irrévérence qui l’animent pour se foutre royalement de la gueule du premier ministre actuel. Caricatures, vidéos, chansons, affiches, memes, sketchs…n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment.

Jean Charest n’a pas de problème avec l’humour vulgaire ciblant des ennemis politiques? Prouvons-lui qu’on peut, nous aussi, être drôle en tabarnac.

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Martineau, Lagacé et le chat de Schrödinger

Je ne comprends rien à la physique quantique. Parlez-moi d’intrication ou de dualité onde-particule, mes yeux se mettront à loucher et mon corps produira des microdémangeaisons que le premier synérgologue venue saura traduire par un subtil malaise qui m’englobe tout entier. On aura beau m’expliquer quarante fois la fameuse expérience d’ Erwin Schrödinger, je ne comprends pas pourquoi le satané chat est à la fois mort et vivant, suivant le principe des états superposés. Mon père me l’a déjà expliqué, je peux donc aussi l’expliquer, mais je ne comprends toujours pas. Même la physique classique me paraît parfois insaisissable.

Les gens, en général, s’entendent pour dire que la physique c’est pour les physiciens. Bien comprendre la théorie de la relativité restreinte implique au minimum qu’on soit au faite des travaux d’Einstein et de Point-Carré. Chose étrange, quand il s’agit de politique, c’est une tout autre histoire. Il semblerait que le fait de suivre la politique dans les journaux et à la télé soit suffisant pour émettre des propos sérieux et réfléchis sur la chose politique. Je dois cependant mettre un bémol à cette idée reçue: s’il faut reconnaître qu’il s’agit d’une condition nécessaire, il faut avoir l’honnêteté de dire que ce n’est pas une condition suffisante. On a tendance à oublier qu’un professeur de philosophie c’est quelqu’un qui a passé une sacrée bonne partie de sa vie à lire les philosophes et à jouer avec les concepts, qu’un historien connaît l’histoire et qu’un sociologue comprend mieux que n’importe qui les dynamiques de groupes restreints et la nature des actions coercitives que la société exerce sur les consciences individuelles. Pour l’agrégé de science-po, il n’en va pas autrement.

Depuis la république de Platon, beaucoup sont ceux qui ont tenté de comprendre ce que sont la cité, la citoyenneté, le bien commun, la tyrannie, la démocratie, le pouvoir, le peuple, la justice, les lois. De grands esprits ont écrit de grands livres, mais à une époque où l’on place ses parents en centre pour personnes âgées, peut-on s’attendre à ce que l’on s’intéresse à ce que Hegel a pu écrire sur le droit, et à ce que Toqueville avait à dire sur la démocratie? Je pense sérieusement qu’il y a quelque chose qui cloche dans une société quand les forces policières investissent les campus pour menotter un vieux prof. Comme le disait Paul Desalmand « On a toujours brûlé des livres. Et, généralement, on n’a pas tardé ensuite à brûler des êtres humains ». N’allez pas croire que je crie au fascisme, mais force m’est de reconnaître que l’éducation et la tolérance n’ont jamais été dans les bonnes grâces des régimes totalitaires. On pourra bien me traiter d’élitiste, je persiste à croire que tout le monde gagnerait à s’instruire auprès des instruits.

J’aimerais lire un chroniqueur qui sache nous faire rire et nous divertir en écrivant sur son voisin, sur ses bas sales, sur ses chicanes de couple ou, comme Foglia, sur un bon livre ou sur les souvenirs de jeunesse que lui procure sa tasse de thé. Lorsqu’on lui demanderait pourquoi il n’écrit pas sur les phénomènes relevant de la sociopolitique, il dirait avec la franchise de l’homme humble: « mon opinion ne vaut pas mieux que la vôtre, allez à l’université, discutez avec les gens, vous aurez des réponses à vos interrogations ».

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En grève jusqu’à la découverte de l’Atlantide

Hier, j’assistais à ma première assemblée générale de l’AFESH. Je sais, je sais… « T’aurais dû y aller avant », « ça nous concerne tous », « putain de réformiste », alouette. En vérité, je me suis surtout impliqué au niveau de mon département depuis le début de mon bac, ne voyant pas trop ce que j’aurais été foutre à la séance d’expression corporelle légendaire de mon association facultaire. 24 heures après la levée de l’assemblée, je me pose toujours la question.

Comme certains d’entre vous le savent, je caressais le projet de soumettre une proposition visant à précipiter la chute du gouvernement Charest tout en favorisant une résolution rapide du conflit (je vous invite à consulter la version va-comme-je-te-pousse ici et la version formelle ici). Comme le disais François Pignon, j’ai fait la boulette. Ma proposition ne fut pas battue, c’est bien pire : je ne l’ai pas présenté.

Je me suis fait avoir comme le débutant que j’étais et le blâme me revient entièrement. J’ai pris pour acquis, allez savoir pourquoi, que ce type de rassemblement était régi par une certaine forme d’étiquette, une entente tacite de savoir-proposer et de savoir-écouter qui garantissait à tous le loisir de se prononcer dans le respect du nombre (i.e. « J’ai dit ce que j’avais à dire et les gens comprennent ma position. Comme je n’ai rien d’intéressant à rajouter, je vais me taire et laisser mes pairs se prononcer »).Pourtant, alors que la masse hébétée dont je faisais résolument partie écoutait, médusée, la propagande moralisatrice qu’on lui forçait de se taper avant de pouvoir voter, une petite brigade d’émotifs saltimbanques verbomoteurs qui, eux, contrairement aux autres je suppose, « ont des rêves », guidait habilement le débat vers l’adoption nécessaire d’un mandat de grève jusqu’à l’obtention de la gratuité scolaire. De la gratuité scolaire.

Allez savoir comment, ça a marché.

Dans ce contexte, après une décision aussi étrange, aussi anti-pragmatique et politiquement suicidaire, je trouvais complètement incohérent de rajouter « ou jusqu’au déclenchement des élections » à la proposition de maintien de la grève. Proposer une issue politique au conflit ne se défend, d’après moi, que lorsqu’on se montre ferme dans nos revendications économiques, pas quand on les remplace par la position de la ligue crypto-bakouniniste de Saint-Alphonse-de-Rodriguez. Camarades gratuitistes de combat, vous êtes désormais, avec les firmes de génie-conseil et Power Corp, les meilleurs alliés de Jean Charest pour la prochaine campagne électorale. Chapeau bas!

Pourtant, sachez que je suis totalement en faveur de la gratuité scolaire. Inconditionnellement! Je suis également résolument pour le maintien de la grève. N’empêche, je suis d’abord et avant tout en faveur de la victoire et d’une résolution aussi rapide que satisfaisante du conflit. Je maintiens que nous ne pourrons jamais faire le moindre gain en dialoguant avec le gouvernement actuel et que la meilleure option qui s’offre à nous est de le faire tomber.

Alors, pour revenir à cette proposition, j’ai fait le choix de ne pas la présenter sous forme d’amendement, mais plutôt de la présenter dans une version édulcorée où le déclanchement des élections menait à un vote de non-reconduction de la grève et non à un retour en classe automatique. Dans cette forme, ma proposition n’avait peut-être plus le mordant de l’originale, mais elle pouvait, sait-on, faire son chemin quand même. Résolu, j’ai attendu. Et attendu. Les propositions, amendements et sous-amendements ce sont lentement écoulés comme des gouttes d’eau qui, au fil des heures, ont commencé à me fendre le crâne. J’avais mal à la tête. Puis, six heure et demi après le début prévu de l’assemblée (12h00), un ajournement (ou une levée, je ne me souviens plus, sinon d’un écho distant qui soufflait que ce n’était pas la même chose) fut voté. J’ai voté pour. J’étais comme mort. Chapeau bas.

Peut-être que le temps est venu de fonder l’aile pataphysique de l’AFESH. Ce serait complètement impertinent, mais ça nous permettrait de rigoler de temps en temps :

« Je propose le maintien de la grève jusqu’à la découverte de l’Atlantide. »

« Je propose le maintien de la grève jusqu’au Ragnarok. »

« Je propose le maintien de la grève jusqu’à ce que le gouvernement installe une statue de Normand Béthune haute de 30 mètres en plein centre de la chambre des communes. »

« Je propose le maintien de la grève jusqu’à l’instauration de la gratuité scolaire pour tous les peuples de la galaxie. ».

Je délire ferme, excusez-moi. Je ne cherche à heurter personne avec ce message, mais il est vrai que je suis déçu parce que je veux que l’on fasse des gains et j’ai l’impression que le vote d’hier nous conduit tout droit dans le mur. Certains diront que je n’avais qu’à le dire au micro et ils auront raison. C’était à moi de venir avant pour comprendre les rouages de votre démocratie.

Toutefois, si des gens souhaitent le faire, il n’est pas trop tard (bien que le temps presse) pour soumettre la proposition à d’autres associations facultaires (plusieurs personnes m’ont dit qu’ils le feraient dans la leur). Avec un plancher d’étudiants qui supportent la proposition, qui sait, peut-être que nous serions en mesure de faire prendre au débat une tournure inattendue…

Eric Lécuyer

Membre du comité exécutif de l’association des étudiantEs en sciences des religions

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Proposition formelle menant à la chute du gouvernement Charest

Lundi, le 16 avril 2012, je soumettrai la proposition suivante lors de l’assemblée générale de l’AFESH. Il s’agit d’une schématisation formelle de l’idée que j’ai évoquée dans un article précédent. Si vous souhaitez présenter ce type de proposition lors de vos assemblées générales respectives, je vous invite à utiliser le texte suivant en y apportant, si vous le jugez nécessaire, des modifications. Avant de procéder, je tiens à remercier tous les gens qui ont témoigné leur intérêt pour cette proposition. Vos nombreux commentaires furent très appréciés!

Proposition menant à la chute du gouvernement Charest

Considérant que le mouvement étudiant gagnerait à maintenir fermement sa position à propos du gel des frais de scolarité tout en offrant une solution pour résoudre le conflit.

Considérant qu’utiliser l’élément de surprise pour attaquer ses adversaires là où ils sont le plus vulnérable constitue nécessairement une excellente stratégie.

Considérant que le gouvernement Charest est fortement lié à un nombre croissant de cas de corruption, de trafic d’influence et de fraude électorale bien documentés et soutenus par des témoins directs.

Considérant que l’insatisfaction de la population québécoise concernant les orientations du gouvernement actuel atteint des sommets historiques et que le déclenchement d’élections au cours des prochains jours précipiterait sa défaite.

Considérant que le mouvement étudiant ne doit s’attendre à aucune manifestation de bonne volonté venant de dirigeants qui n’ont plus la légitimité nécessaire pour gouverner.

Considérant que l’adoption d’une position claire à la fois contre la hausse des frais de scolarité et contre la présence du gouvernement Charest à l’Assemblée Nationale attirerait, encore plus qu’à présent, la sympathie de l’opinion publique – ce qui inclut aussi sa frange la plus réfractaire à la grève ou au gel – envers le mouvement étudiant, décuplant implicitement son rapport de force avec le gouvernement.

Considérant qu’il n’existe aucune démonstration de force plus magistrale pour un mouvement social que de faire tomber un gouvernement.

Il est proposé que les membres de l’AFESH maintiennent fermement leur position en regard au gel des frais de scolarité tout en acceptant de mettre fin à la grève sans délai si le gouvernement Charest déclenche des élections générales au Québec.

Encore une fois, je vous invite à diffuser massivement cette proposition si elle vous parait audacieuse et efficace. Ensemble, prenons la liberté de montrer la sortie au gouvernement Charest!

Eric Lécuyer

Membre du comité exécutif du département de sciences des religions

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