FEMEN: Paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise

Lorsque j’ai entendu l’autre jour une femen affirmer qu’un groupe de femmes aux seins nus qui entre à l’Assemblée nationale ça dérange, je me suis dit que, de toute façon, n’importe quel individu qui entrerait dans la chambre bleue en balançant des cuillerées de soupe sur la gueule des députés, ça dérangerait, habillé ou non. Alors si la nudité a la même consistance révolutionnaire que la soupe, c’est donc qu’elle n’a pas pour fonction de déranger (puisqu’une simple soupe suffirait), mais bien de servir comme objet publicitaire, ce que les femens nient ici comme ailleurs. Or, il me semble que cette négation mine totalement la crédibilité et les prétentions de ce mouvement. Je crois utile de préciser que je considère que tout être humain peut et doit faire ce qu’il veut de son corps, mais quand il nie la fonction marchande de son spectacle, il y a mauvaise foi et c’est cette mauvaise foi que je viens ici critiquer.inna-shevchenko-tete-de-file-des-femen-50006_w1000

«Mes seins ne sont pas sexuels»

Mais oui, vos seins sont sexuels. Il n’est pas en votre pouvoir d’en décider et je ne vois pas par quelle magie performative du langage vos seins ne seraient pas sexuels. C’est qu’il ne suffit pas de le dire. Lorsque le transgenre dit «ce que la société attend d’un homme, c’est ce que je ne suis pas», nous le comprenons. Mais il a fallu attendre la production du concept de genre pour qu’un homme puisse dire «je ne suis pas un homme» et n’être pas dans le tort. Peut-être devriez-vous proposer un nouveau concept du terme «sexuel» pour donner un sens à votre affirmation. S’il y a réponse sexuelle, c’est qu’il y a objet sexuel (objet de désir relatif au sujet du désir). Une femme désirable est désirable parce qu’elle attise le désir. Qu’elle se dise indésirable, cela ne va pas altérer sa désirabilité, même qu’un certain manque de confiance en soi peut la rendre plus désirable encore. La relation entre les mots et les choses procèdent d’un conventionnalisme sociologique. Vrai, les seins des femmes ne sont pas essentiellement sexuels, ils ont deux fonctions: la lactation et le signalement sexuel. Or, la collectivité reconnaît l’attrait sexuel de la nudité chez les jeunes filles en âge de procréer, mais pas chez les enfants. Le pédophile est précisément celui chez qui l’enfant provoque une réaction sexuelle et, évidemment, si la collectivité reconnaissait un attrait sexuel aux enfants, il n’y aurait pas de pédophiles.

«Mes seins sont une arme»

Bien sûr, ils le sont. Il y a fort longtemps d’ailleurs que le champ lexical de la balistique est utilisé pour parler du corps féminin. On dit d’une belle femme qu’elle est «canon», qu’elle est une «bombe sexuelle», qu’elle a les seins qui pointent comme des ogives et qu’elle «fusille du regard». Il faut bien se rendre à l’évidence que ces expressions sont passées à l’état de lieux communs sans vous. Bien sûr vos seins sont une arme, une arme de séduction, parce qu’ils s’offrent au désir et parce que la séduction est de l’ordre du pouvoir charismatique. Peu importe le discours, le signe que vous envoyez est indissociable de son signifié, c’est à dire la jeune fille aux seins nus.

«Mes seins sont politiques»

Dans la mesure seule où des jeunes femmes à demi nues constituent en soi un spectacle et qu’un message politique est médiatisé par ce spectacle, vos seins sont politiques. Mais en ce sens, vous confirmez la portée physiologique de la sémiocratie marchande. La séduction s’étend effectivement à la sphère politique sans trop d’ambages: Musolini ne disait-il pas que le fascisme est d’abord une affaire de beauté? Et une vieille Lavaloise ne disait-elle pas dans un voxpop à une heure de grande écoute qu’elle voterait encore pour le «gangster» Gilles Vaillancourt parce qu’il était «bien mis»? Séduction du costume ou séduction des seins nus, il n’y a qu’une série de gestes facile pour passer de l’un à l’autre. Aussi pourrions-nous dire que la démocratie représentative moderne est, par excellence, le grand processus de séduction des masses. Vos prestations sont des spectacles d’ordre érotique et votre discours anticlérical est tout sauf subversif. Si, comme l’affirment les situationnistes français, la gauche moderne est le laboratoire du capital, vous êtes bien le paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise.

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2 avis sur « FEMEN: Paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise »

  1. BRIARD

    Le désir réside dans le regard, pas dans l’objet regardé.

    A moins que nos yeux ne soient victimes d’une uniformisation systématique ? D’une propagande qui vise à nous faire aimer telle ou telle chose, et à penser cette chose comme essentielle, vraie?

    Pour certaines ou certains, une femme sans sein est plus que désirable. Une femme pulpeuse, ou du moins présentant une poitrine, dites moi, comment vous la voyez, moyenne?
    Une femme à la poitrine moyenne serait donc plus « sexuelle » qu’une femme dite « plate »?

    Vous faites un amalgame entre vos goûts, conditionnés par les critères érotiques de notre temps, et les mots, vous confondez vos fantasmes en matière de femme, car la femme est une matière, sexuelle, et la langue (non, pas le muscle).
    En allant à peine plus loin, une femme aux formes généreuses, oui oui, généreuses, de générer, car la femme est une machine reproductrice,
    la femme ronde devrait elle porter son bonnet E comme stigmate de sa nature tentatrice et démoniaque?
    Orlando, chez Virginia Woolf, s’étonnait déjà: à la vue d’une cheville, un matelot manque de se fracasser sur le pont. « Ils tombent de leur hune? »
    A l’époque, pour une cheville.
    Et pourtant des milliers d’hommes et de femmes marchaient pieds nus, jambes nues, bien avant que Orlando ou les Femen ne voient le jour.
    La nudité des Femen questionnent nos représentations, nos mots et c’est tant mieux.

    Changeons de lunettes!

    • Chère Madame,

      S’offrir une lecture en diagonale n’est certainement pas la meilleure technique pour pondre une critique à peu près valable.

      Si vous aviez lu le texte, vous auriez remarqué que je parle de réaction sexuelle et de conventionnalisme sociologique, termes qui se traduisent chez vous par «regard» et «uniformisation systématique». Ainsi, vous n’auriez pas perdu votre temps à établir des faits déjà établis. Il me semble que le texte que vous critiquez n’est pas le mien: jamais je ne condamne les seins nus, jamais je ne remet en question la part d’arbitraire de la ligne de partage entre ce qui est admis comme relevant du sexuel et du non sexuel selon les lieux et les époques de l’aventure humaine. La question n’est pas de savoir si les seins des femens sont sexuels ou non. Ils le sont par conventionnalisme sociologique. La question est: les femens peuvent-elles légitimement prétendre ignorer ce conventionnalisme? Et la réponse est non, évidemment (ce ne sont quand mêmes pas des troglodytes).

      Vous osez parler de mes fantasmes en matière de femme et m’attaquer sur la question des normes esthétiques féminines comme si j’avais inventé la haute-couture. Et si je vous disait que je fantasme sur les obèses ou que je suis gérontophile? Et si je vous disais que je suis homosexuel et que je suis outré par vos bouffonneries psychologisantes.

      Et si je vous disais que j’ai fais tatouer sur mon pénis la célèbre maxime delphique «connais-toi toi-même», seriez vous prête à admettre qu’il ne s’agit plus d’un organe sexuelle, mais bien d’un organe philosophique?

      Certaines lectures questionnent mes représentations; les seins ne m’apportent que des certitudes.
      Gardez vos lunettes, et moi de même.

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