Archives d’auteur : Marc-Antoine Fournelle

FEMEN: Paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise

Lorsque j’ai entendu l’autre jour une femen affirmer qu’un groupe de femmes aux seins nus qui entre à l’Assemblée nationale ça dérange, je me suis dit que, de toute façon, n’importe quel individu qui entrerait dans la chambre bleue en balançant des cuillerées de soupe sur la gueule des députés, ça dérangerait, habillé ou non. Alors si la nudité a la même consistance révolutionnaire que la soupe, c’est donc qu’elle n’a pas pour fonction de déranger (puisqu’une simple soupe suffirait), mais bien de servir comme objet publicitaire, ce que les femens nient ici comme ailleurs. Or, il me semble que cette négation mine totalement la crédibilité et les prétentions de ce mouvement. Je crois utile de préciser que je considère que tout être humain peut et doit faire ce qu’il veut de son corps, mais quand il nie la fonction marchande de son spectacle, il y a mauvaise foi et c’est cette mauvaise foi que je viens ici critiquer.inna-shevchenko-tete-de-file-des-femen-50006_w1000

«Mes seins ne sont pas sexuels»

Mais oui, vos seins sont sexuels. Il n’est pas en votre pouvoir d’en décider et je ne vois pas par quelle magie performative du langage vos seins ne seraient pas sexuels. C’est qu’il ne suffit pas de le dire. Lorsque le transgenre dit «ce que la société attend d’un homme, c’est ce que je ne suis pas», nous le comprenons. Mais il a fallu attendre la production du concept de genre pour qu’un homme puisse dire «je ne suis pas un homme» et n’être pas dans le tort. Peut-être devriez-vous proposer un nouveau concept du terme «sexuel» pour donner un sens à votre affirmation. S’il y a réponse sexuelle, c’est qu’il y a objet sexuel (objet de désir relatif au sujet du désir). Une femme désirable est désirable parce qu’elle attise le désir. Qu’elle se dise indésirable, cela ne va pas altérer sa désirabilité, même qu’un certain manque de confiance en soi peut la rendre plus désirable encore. La relation entre les mots et les choses procèdent d’un conventionnalisme sociologique. Vrai, les seins des femmes ne sont pas essentiellement sexuels, ils ont deux fonctions: la lactation et le signalement sexuel. Or, la collectivité reconnaît l’attrait sexuel de la nudité chez les jeunes filles en âge de procréer, mais pas chez les enfants. Le pédophile est précisément celui chez qui l’enfant provoque une réaction sexuelle et, évidemment, si la collectivité reconnaissait un attrait sexuel aux enfants, il n’y aurait pas de pédophiles.

«Mes seins sont une arme»

Bien sûr, ils le sont. Il y a fort longtemps d’ailleurs que le champ lexical de la balistique est utilisé pour parler du corps féminin. On dit d’une belle femme qu’elle est «canon», qu’elle est une «bombe sexuelle», qu’elle a les seins qui pointent comme des ogives et qu’elle «fusille du regard». Il faut bien se rendre à l’évidence que ces expressions sont passées à l’état de lieux communs sans vous. Bien sûr vos seins sont une arme, une arme de séduction, parce qu’ils s’offrent au désir et parce que la séduction est de l’ordre du pouvoir charismatique. Peu importe le discours, le signe que vous envoyez est indissociable de son signifié, c’est à dire la jeune fille aux seins nus.

«Mes seins sont politiques»

Dans la mesure seule où des jeunes femmes à demi nues constituent en soi un spectacle et qu’un message politique est médiatisé par ce spectacle, vos seins sont politiques. Mais en ce sens, vous confirmez la portée physiologique de la sémiocratie marchande. La séduction s’étend effectivement à la sphère politique sans trop d’ambages: Musolini ne disait-il pas que le fascisme est d’abord une affaire de beauté? Et une vieille Lavaloise ne disait-elle pas dans un voxpop à une heure de grande écoute qu’elle voterait encore pour le «gangster» Gilles Vaillancourt parce qu’il était «bien mis»? Séduction du costume ou séduction des seins nus, il n’y a qu’une série de gestes facile pour passer de l’un à l’autre. Aussi pourrions-nous dire que la démocratie représentative moderne est, par excellence, le grand processus de séduction des masses. Vos prestations sont des spectacles d’ordre érotique et votre discours anticlérical est tout sauf subversif. Si, comme l’affirment les situationnistes français, la gauche moderne est le laboratoire du capital, vous êtes bien le paroxysme du spectacle «inconscient» de la marchandise.

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Vas-y Gabriel, Danse!

Cher Gabriel,

La politique appartient aux vieux magistrats pédophiles de France; elle appartient aux cheikhs du Qatar qui popent le champagne; elle appartient à la Maison de Windsor; elle appartient aux économistes, aux spéculateurs, aux grandes banques d’investissements; elle appartient à Lulu Jambe de bois et toute sa clique du nouvel aufklärung auto proclamée. La politique est l’apanage d’une arrière-garde conservatrice et soixante-huitarde, à gauche pour le cul, à droite pour le fric. Elle est aussi l’apanage des bourgeois de tradition bourgeoise, cette classe des loisirs qui fait de l’industrie du luxe l’un des seuls secteurs où les taux de croissance sont en fortes hausses et atteingnent les deux chiffres.

La politique c’est l’affaire de tous nous dit-on. Oui, dans la société idéale ce serait vrai, mais nous ne vivons pas dans la société idéale, nous vivons dans la société du spectacle. Historiquement, nous sommes passés de l’individu devant Dieu à l’individu devant la raison légiférante, puis à l’individu devant sa propre image, médiatisée par le spectacle. Le corolaire est bien simple à comprendre: la jeunesse n’est pas là pour faire de la politique, elle est là pour faire vendre des crèmes antirides.

Les vieilles dames te trouvent plutôt mignon Gabriel, et, même si Léo, par sa tranquillité stoïque, devient progressivement la coqueluche des médias de masse, c’est bien toi qui corresponds à ce que la sociologie weberienne qualifie de chef charismatique. Les jeunes filles sont en pâmoison devant ta verve et les garçons sont inspirés et jaloux de ton incroyable célébrité.Comprends-tu donc toutes les possibilités qui s’offrent à toi? Ne vois-tu pas ton visage en imprimé sur des t-shirts, des autocollants, des livres à colorier? Tu as fait sortir les gens dans la rue, imagines comment ce serait facile de les faire sortir au Centre Bell pour un spectacle à 80 dollars (avant taxes). Que dire d’un faramineux contrat avec nul autre que la société Québécor de Pierre-Karl Péladeau – celui qui n’est pas un voyou – et d’un événement Star Académie mémorable où tu partagerais la scène avec nul autre que la belle Julie Snyder pour chanter le Blues du businessman?

Maintenant, sois gentil. Tu t’es fait valoir à la télévision, tu t’es créé une image de marque, arrête maintenant. Les gens ont commencé à se poser des questions sur les problèmes du néo-libéralisme économique, c’est un succès, il faut le reconnaître. Laisse tomber ces idées utopiques de gratuité scolaire ou de justice sociale, fais-en plutôt un titre d’album. Regarde Justin Bieber, il a vendu plus de neuf millions de disques à travers le monde et il ne sait probablement même pas qui est Shakespear. Tu peux faire mieux toi, avec ton look de révolutionnaire subversif. Allez Gabriel, chante, vas-y Gabriel, danse. Allez Saute!

Signé,

Le système

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Martineau, Lagacé et le chat de Schrödinger

Je ne comprends rien à la physique quantique. Parlez-moi d’intrication ou de dualité onde-particule, mes yeux se mettront à loucher et mon corps produira des microdémangeaisons que le premier synérgologue venue saura traduire par un subtil malaise qui m’englobe tout entier. On aura beau m’expliquer quarante fois la fameuse expérience d’ Erwin Schrödinger, je ne comprends pas pourquoi le satané chat est à la fois mort et vivant, suivant le principe des états superposés. Mon père me l’a déjà expliqué, je peux donc aussi l’expliquer, mais je ne comprends toujours pas. Même la physique classique me paraît parfois insaisissable.

Les gens, en général, s’entendent pour dire que la physique c’est pour les physiciens. Bien comprendre la théorie de la relativité restreinte implique au minimum qu’on soit au faite des travaux d’Einstein et de Point-Carré. Chose étrange, quand il s’agit de politique, c’est une tout autre histoire. Il semblerait que le fait de suivre la politique dans les journaux et à la télé soit suffisant pour émettre des propos sérieux et réfléchis sur la chose politique. Je dois cependant mettre un bémol à cette idée reçue: s’il faut reconnaître qu’il s’agit d’une condition nécessaire, il faut avoir l’honnêteté de dire que ce n’est pas une condition suffisante. On a tendance à oublier qu’un professeur de philosophie c’est quelqu’un qui a passé une sacrée bonne partie de sa vie à lire les philosophes et à jouer avec les concepts, qu’un historien connaît l’histoire et qu’un sociologue comprend mieux que n’importe qui les dynamiques de groupes restreints et la nature des actions coercitives que la société exerce sur les consciences individuelles. Pour l’agrégé de science-po, il n’en va pas autrement.

Depuis la république de Platon, beaucoup sont ceux qui ont tenté de comprendre ce que sont la cité, la citoyenneté, le bien commun, la tyrannie, la démocratie, le pouvoir, le peuple, la justice, les lois. De grands esprits ont écrit de grands livres, mais à une époque où l’on place ses parents en centre pour personnes âgées, peut-on s’attendre à ce que l’on s’intéresse à ce que Hegel a pu écrire sur le droit, et à ce que Toqueville avait à dire sur la démocratie? Je pense sérieusement qu’il y a quelque chose qui cloche dans une société quand les forces policières investissent les campus pour menotter un vieux prof. Comme le disait Paul Desalmand « On a toujours brûlé des livres. Et, généralement, on n’a pas tardé ensuite à brûler des êtres humains ». N’allez pas croire que je crie au fascisme, mais force m’est de reconnaître que l’éducation et la tolérance n’ont jamais été dans les bonnes grâces des régimes totalitaires. On pourra bien me traiter d’élitiste, je persiste à croire que tout le monde gagnerait à s’instruire auprès des instruits.

J’aimerais lire un chroniqueur qui sache nous faire rire et nous divertir en écrivant sur son voisin, sur ses bas sales, sur ses chicanes de couple ou, comme Foglia, sur un bon livre ou sur les souvenirs de jeunesse que lui procure sa tasse de thé. Lorsqu’on lui demanderait pourquoi il n’écrit pas sur les phénomènes relevant de la sociopolitique, il dirait avec la franchise de l’homme humble: « mon opinion ne vaut pas mieux que la vôtre, allez à l’université, discutez avec les gens, vous aurez des réponses à vos interrogations ».

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Une solution philosophico-politique

«  Considère comme un ennemi public quiconque hait le peuple. »

– Cléobule de Lindos

Le texte qui suit concerne une proposition de résolution de conflit sur la hausse des frais de scolarité. Cette proposition a été formulée dans un texte de mon camarade et ami Éric Lecuyer, texte ayant pour titre « proposition menant à une résolution immédiate du conflit étudiant ». Je tenterai pour ma part de faire valoir l’intérêt particulier que représente cette option ainsi que l’originalité de la démarche, en tant que dépassement de la contradiction interne au conflit, par une brève analyse de son contenu. Je parlerai, pour l’essentiel, de violence symbolique et de principe dialectique.

Parce qu’il a été porté au pouvoir par un nombre de partisans moindre que le nombre d’abstentionnistes complètement désabusés que l’on ne compte plus dans la province, et parce qu’il a sciemment oublié que l’idée de démocratie implique un minimum de dialogue avec le peuple dans la gestion des affaires étatiques, le gouvernement Charest doit impérativement, et depuis toujours, nous convaincre qu’il est légitime, tant dans son être que dans ses actes. Tel est le cas dans à peu près tous les ministères libéraux, celui de l’éducation, des loisirs et du sport n’y faisant pas exception.

Le problème de légitimation du gouvernement pour instaurer l’ordre dans la société qu’il prétend défendre passe d’abord par la légitimation de l’ordre symbolique. Le gouvernement tente de légitimer l’ordre symbolique qui est le sien propre afin d’incorporer les nouvelles générations (la jeunesse étudiante) au monde socialement objectivé (libéralisme économique étendu à toutes les sphères de la société), et ainsi maintenir l’ordre social au sein de la communauté. L’abstraction de la juste part s’inscrit alors comme violence symbolique lorsque le gouvernement se fait l’apôtre d’une justice que jamais il ne définit, et qu’il pose cette juste part comme une objectivité incontournable. C’est cette même objectivité incontournable que l’on a pu repérer dans le discours d’Alain Bourdages, inspecteur-chef de la planification opérationnelle au SPVM: « On considère les gaz lacrymogènes moins dangereux pour la sécurité des policiers et des manifestants que les contacts physiques comme les coups de bâton ». Bien sûr, les coups de bâton sont plus dangereux, mais pourquoi le bâton est-il proposé comme étalon de mesure, comme nécessité immuable, comme allant de soi? N’est-ce pas ici l’État comme détenteur du monopole de la violence légitime qui est à l’oeuvre? Il faut bien comprendre, pour pouvoir évaluer les possibilités réelles de gagner au bras de fer avec le gouvernement, qu’avant même l’annonce de la hausse des frais de scolarité, nous étions déjà pris, malgré nous, dans l’univers des modalités économiques imposé par la toute-puissance du marché concurrentiel promu par le capitalisme monopoliste d’État.

Considérons l’imposition de la hausse des frais de scolarité comme la thèse, et la grève étudiante comme l’antithèse d’une dialectique qui, dès l’annonce de la hausse des 1625$, a insidieusement pris place sur le terrain de l’économie. Les deux termes (thèse et antithèse) ne relèvent que de l’esprit de contradiction. Ce premier mouvement de la dialectique (se poser en s’opposant) est, fondamentalement, un conservatisme qui exige la répétition conflictuelle en tant que refus de la dépasser: les deux positions idéologiques sont dualité, mais aussi complémentarité. Lecuyer propose une solution visant le plus rapidement possible à mettre fin à cette relation d’engendrement réciproque de la thèse et de l’antithèse où les chiffres de l’un se voient contredits par les chiffres de l’autre, encore, toujours et ainsi de suite, nonobstant la rigueur des études avancées par certains spécialistes particulièrement bien informés.

Tant que durera la grève, on ne peut s’attendre qu’à un petit gain substantiel ou à une perte. Tant que durera la grève, les médias délaisseront la question du Plan nord, des gaz de schiste, de la corruption et de la collusion pour déplorer le triste sort d’une fameuse paire de lunettes ministérielles ou pour vanter quelques slogans puisés ça et là dans la rue. C’est là, bien malgré nous, un conflit qui profite politiquement au gouvernement, si tant est qu’il soit toujours au pouvoir. La volonté de faire éclater les bornes imposées et de rentrer avec force sur le terrain politique (en tant que seule opération synthétique pouvant dépasser la contradiction interne au conflit) me semble être la plus intéressante solution et, avant tout, la plus citoyenne.

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Le tribunal de la raison (encore une lettre à Martineau)

Monsieur Martineau!

Vous citez dans une même entrevue Marc Laurendeau et Groucho Marx sans les nommer, probablement pour laisser croire au public de TLMEP que vous avez un joli brin d’esprit, que vous êtes, en quelque sorte, plus intelligent que Voltaire ( homme de lettres français du Siècle des lumières, c’est-à-dire le 18e). En ce sens, il appert que vous ne recherchez pas la délibération, mais plutôt, que vous cherchez à épater les spectateurs d’une populaire émission de variétés, la plus consensuelle qui soit. Vous faites des plaisanteries volées.

Vous a-t-on déjà entendu citer Rousseau ou Adam Smith, Marx, Nietzsche, Aron, Foucault, Debord, Bourdieu, Chomsky? Bien sûr que non. Lorsque l’on s’appuie sur un philosophe, un sociologue, un historien, etc. c’est pour étayer son argumentaire. Mais d’arguments, vous n’en avez pas le moindre. Votre constante rhétorique de l’homme de paille, vos jugements de valeur soutenus par quelques anecdotes impertinentes, vos citations cachées vous mériteraient une mention E (pour échec) dans tous les cours de toutes les facultés de toutes les universités du monde.

Il serait biaisé de vous qualifier d’ennemi des étudiants. Vous êtes bien plutôt l’ennemi de la raison.

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Futur Premier ministre en grève

Historiquement, la gauche désigne le parti siégeant à la gauche du président d’assemblée, en opposition au parti à droite, c’est-à-dire le parti au pouvoir. Fort de son état, le parti au pouvoir cherche par tous les moyens à gérer la marchandise, tout en préservant les privilèges que lui accorde la tradition. Le parti d’opposition, quant à lui, n’existe que par la volonté politique de renverser le pouvoir en place pour, à son tour, gérer la marchandise et, chemin faisant, supprimer les privilèges de ses adversaires, quitte à foutre le feu aux domaines et aux écuries s’il le faut. Bien sûr, nous n’en sommes plus là aujourd’hui, mais force nous est de constater que, historiquement, la droite et la gauche sont deux concepts aliénatoires, nés de la révolution de 1789.

La droite et la gauche sont, depuis longtemps déjà, tombées dans les catégories morales. Objet de représentation du monde politique, le plus souvent sous la forme d’un combat idéologique entre un altruisme implicitement chrétien et un utilitarisme libertaire, la vieille dichotomie gauche-droite s’est depuis longtemps essoufflée lorsqu’elle s’est vu dépeindre en blanc et en noir, en rouge et en bleu, en bien et en mal. Il y a bien eu une gauche qui prenait proverbialement le parti du peuple, de ceux qui n’ont que leur force de travail pour eux, c’était, par exemple, les syndicats. Toutefois, au fil du temps, pour s’attirer la sympathie d’un électorat devenue bassin de consommateurs socialement responsables, la gauche a progressivement déserté les piquets de grève pour se lancer à bras le corps à la défense de la veuve et de l’orphelin, ciblant certains problèmes spécifiques parmi la pléthore organiquement constituée. En se portant ainsi à la défense des minorités, la gauche s’est mise à jouer le jeu de la droite.

La découverte de Michel Colucci

Sur cette manifestation du 23 février, on peut dire qu’elle comptait majoritairement des étudiants dans la vingtaine. On dira encore qu’une minorité des étudiants étaient aux deuxième et troisième cycles, que, parmi ceux-ci, une minorité était de sexe masculin, et parmi ceux-là, une minorité portait des lunettes en plastique noir. Je dirais sans mentir que j’ y ai vu tous les visages. J’ai vu des étudiants en travail social, en sexo, en socio, en philo, en éducation, en littérature. J’ai vu des chargés de cours, j’ai vu des chefs syndicaux. J’ai vu des danseurs et j’ai vu des enfants. J’ai même vu Noémie et sa soeur bloquer le pont pour mettre fin à l’éducation patriarcale, et bien que, personnellement, je n’ai que très peu d’affinité idéologique avec le féminisme radical, il m’a semblé qu’elles me ressemblaient. Puis, je me suis alors souvenu de cette phrase du vieux Deleuze : « Celui qui est de gauche, c’est celui qui sait que la minorité c’est tout le monde, et que la majorité c’est personne ».

En octobre 1980, l’humoriste Michel Colucci, dit Coluche, présente officiellement sa candidature à la présidentielle française : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne compte pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leur mairie et à colporter la nouvelle ». En relisant son texte, Coluche comprend que, croyant écrire pour les marginaux, il écrit pour tout le monde et que, malgré l’intention liminaire volontairement bouffonne de cette catégorisation partielle où il aligne tous ces mots dans la même phrase, ce qu’il s’apprête à publier n’est autre chose que ce qu’il faut appeler, de manière formelle, un authentique appel à la nation.

Le futur premier ministre est en grève

Lors de la manifestation du 23 février, j’ai vu le futur Premier ministre en grève. Il était grand et petit, de même, il était gros et maigre. Il sautait et dansait et, à la fois, il marchait tranquillement. Je l’ai vu brandir sa pancarte tout en n’en bandissant aucune; je l’ai vu photographe et sujet des photographies. Il était là. Un futur Premier ministre, ça ne passe pas inaperçu, même au millieu d’une masse humaine de taille considérable en mouvement dans la ville. Tout le monde l’a vu ce jour-là. Tout le monde l’a vu sauf Noémie et sa soeur, et quelques autres de leurs amies. Ce qu’elles ont vu, elles, c’est une future Première ministre en grève. Qu’à cela ne tienne, moi aussi je l’ai vu.

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