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LA GRÈVE ÉTUDIANTE, L’ÉCONOMIE ET NOTRE MANQUE DE COEUR

Je ne vous parlerai pas de chiffres, puisque les chiffres, utilisés à outrance, stérilisent les passions et assèchent l’âme. Je ne vous parlerai pas d’utilitarisme, puisque l’utile, s’il règne en maître, assombrit la folie et réduit les possibilités. Je ne vous parlerai pas de rentabilité, ni de courbes graphiques, ni d’investissement, ni de comparaisons sociopolitiques, puisque toutes ces notions outrageusement techniques sont déjà abondamment sollicitées dans le Grand Bal pseudo-dialectique du pour-ou-contre-la-hausse-des-frais-de-scolarité qui accapare le débat public actuellement.

Je vous parlerai plutôt d’une idéologie, voire même d’un acte de foi. Je vous parlerai plutôt d’une croyance, proprement humaine, qui surpasse toutes formes de contre-arguments raisonnés, tellement elle s’accoquine avec le dogme et donc, avec l’absolutisme. Mais de quelle idéologie fais-je allusion me demanderez-vous? Celle qui porte le visage de l’économique vous répondrai-je. En quoi cela affecte-t-il le blocage du pont Jacques-Cartier par une faction de jeunes étudiants « hyper-testostéronés » et TOTALEMENT déconnectés de la réalité des contribuables-automobilistes me répliquerez-vous? En tout, vous rétorquerai-je.

La manifestation étudiante qui bat son plein présentement au Québec n’est certainement pas une fin en soi, mais plutôt le symptôme d’une crise sociale, qui dépasse la simple situation de l’éducation postsecondaire. C’est de cette même crise que se réclament les milliers d’éducatrices en CPE; c’est de cette même crise que se réclament les propriétaires refoulés à grands coups de sabots par les compagnies gazières qui ne visent, ultimement, que l’extraction des gaz de schiste; c’est de cette même crise que se réclament les premières nations, craintives de voir les multinationales minières saigner à blanc leurs terres ancestrales et sabrer à mort leurs traditions séculaires; c’est de cette même crise que se réclament TOUS les indigné(e)s du monde, ces représentants du 99% de l’humanité, forcés à vivre et survivre selon les diktats d’une oligarchie économico-financière. Mais en quoi consiste cette fameuse crise, hurlerez-vous? En l’aplanissement de la réalité humaine en termes strictement économiques clamerai-je (à noter que l’économie en soit n’est pas un problème. Le fondamentalisme économique, oui!).

Certains me reprocheront de faire dans le zèle généraliste, voire dans la simplicité universalisante. Peut-être. Mais à peine. D’autres me calomnieront en toute impunité, chose qui ne me gène guère. Au-delà des divergences d’opinions, je persiste à croire que le centre névralgique de cette crise sociale est essentiellement lié à une « valeur » abusivement cartésienne et terriblement écrasante, à savoir cette tendance choquante à tout inclure dans la grande mosaïque du monde économique – mosaïque qui est d’une nature atrocement complexe et très certainement décourageante pour le ou la citoyen(ne) averti(e), désireux(se) d’y voir plus clair afin de pouvoir réfléchir ce système qui régule les moindres faits et gestes de son existence et ce, qu’il ou qu’elle vive dans les quartiers huppés de Stockholm ou bien dans les bidonvilles de Cité Soleil.

L’Être humain, ce bipode rationnel et utile.

C’est donc de cette légitimité sacralisée que découle le règne omnipotent de l’économie, pure création de l’homme mais supposément « neutre » et « indifférente » face à ses propres actions et conditions. Tous les aspects d’une société y sont ainsi filtrés et façonnés selon les bons vouloirs de cette divinité des temps modernes. Qu’il s’agisse du transport, de l’industrie forestière, de l’art, de la santé, de l’éducation, de la construction, des sciences pures, de la publicité, de la politique, du sport, de l’artisanat… il est continuellement et indéniablement question de rentabilité économique; en d’autres termes, de monnayer les actions de l’homme jusqu’à ses profondeurs les plus abyssales. Et c’est dans cette optique purement positiviste que s’inscrit le modèle éducationnel offert à la jeunesse estudiantine québécoise, mais également canadienne et états-unienne et britannique, etc. Un modèle éducationnel qui priorise assurément les compétences au savoir, puisqu’un savoir, s’il n’est pas appliqué, n’est aucunement quantifiable ni même observable dans un budget semestriel. Par conséquent, basta les idées. Basta la pensée critique. Basta tout ce qui est du domaine de l’intériorité.

Qu’en est-il alors des peurs et des joies, de la motivation et des appréhensions, des frissons qui peuvent nous parcourir l’échine à la vue spectaculaire des perséides ou à celle de notre mère, agonisante, dans les limbes des salles d’urgences, de notre aptitude à ressentir de l’empathie, de regarder l’autre comme un voisin et non comme un concurrent, de prendre le temps de souffler, de rire, de pleurer, de considérer le pourquoi de nos existences, de nous questionner sur la mort, de la craindre pour ensuite la maudire, pour ensuite l’accepter, d’aimer nos enfants et de les voir s’épanouir dans leurs carrières d’artistes, d’enseignants, de charpentiers, d’informaticiens ou quelques soient leurs passions (puisqu’une carrière se doit d’être une passion, sinon, à quoi bon)? Qu’en est-il de toutes ces « autres choses » qui font de nous des êtres humains dans notre affect, dans nos contradictions, dans nos espoirs et nos rêves? Qu’en est-il de cette dimension du réel qui n’est pas uniquement économique et qui, pourtant, rempliera la très grande majorité de notre court passage sur Terre? Qu’en est-il de toutes ces expériences riches en émotions, qui insuffleront un sens à nos vies, qui nous donneront une direction, une raison d’être et qui, dans la majorité des cas, seront forgés et cristallisés par une éducation adéquate? Il ne s’agit plus ici de légitimer ou non la pertinence de la hausse des frais de scolarité selon une seule et unique lorgnette explicative – soit celle de l’économie ‒, mais plutôt de transcender cette vision monolithique afin de reconsidérer le modèle de l’éducation sous une approche pluraliste, qui saura rallier les différents aspects d’un être humain tout en l’intégrant de la meilleure manière qui soit dans son environnement social. Et j’insiste sur l’appellation d’être humain et non pas sur celle de produit, désignation tristement utilisée dans le milieu des hautes instances bureaucratiques des Universités québécoises.

Une idéologie, de par sa nature, réduit les diverses possibilités à une seule, soit celle qu’elle privilégie. Malheureusement, c’est de cette extraordinaire réduction dont il est question aujourd’hui, à l’ère de la modernité, cette mère de la plus crasse et insidieuse inégalité sociale, c’est-à-dire celle qui transforme l’homme en un être de plus en plus individualiste, égocentrique et agressif, puisque mu par ses seuls et uniques intérêts personnels; celle qui transforme l’homme en un bipode rationnel et utile. Fait à noter très intéressant, les pays (pour la plus part Européen) qui adhèrent au modèle de la gratuité scolaire témoignent d’un bien plus petit écart entre les inégalités observées et ce, à tous les niveaux de la société!

Fragmentation et unité.

Le dégel ou non des frais de scolarité peut, d’emblée, se présenter comme un problème social plus ou moins grave, ne s’adressant qu’à ses simples protagonistes, soit les étudiants et étudiantes, mais il m’apparait évident qu’il ne s’agit pas ici d’un problème sectorisé, indépendant et imperméable à l’ensemble de la collectivité et que, bien au contraire, ce même problème s’insère très étroitement dans un plus vaste panorama. Les écologistes nous apprennent que les écosystèmes évoluant dans leurs milieux naturels sont tous étroitement reliés par un équilibre fragile, faisant en sorte que la nature, à l’instar de la société, prend le visage d’une grande unité organique et non pas celui d’un tout morcelé par ses différentes parties. Or présentement, dans le paysage politique du Québec et du Canada, c’est le modèle contraire qui fait figure d’autorité quant à la conception de société. De ce constat, point de vision unitaire à l’horizon. Seulement des cas isolés. Comme celui des jeunes universitaires et collégien(ne)s en grève. En somme, dans une perspective d’un « en devenir » ‒ et non pas dans celle de l’ « ici et maintenant » ‒, cette hausse vertigineuse des frais de scolarité (augmentation de 75% étalée sur 5 années) affectera beaucoup plus que les seuls secteurs des institutions universitaires et collégiales, des étudiant(e)s qui les côtoient et de leurs futurs statuts de contribuables. Dans les faits, elle affectera l’ensemble du corps social, c’est-à-dire, cette grande unité organique.

Pour l’instant, l’issu de cette impasse semble toujours plongée dans un épais brouillard, Mme Beauchamp ayant réaffirmé à maintes reprises sa position intransigeante à l’égard des revendications étudiantes, soit le maintien de la hausse des frais de scolarité. Pourtant, que le gel perdure ou « dégel », la fin de cette guerre de nerfs ne se terminera que par la mise en action d’un choix politique et donc, collectif, peut-être (espérons-le!) au détriment de tous ces pourvoyeurs du libre arbitre à tout prix, trop occupés à penser leurs existences en termes de statistiques, d’utilité, de performance, de solvabilité et quoi d’autre encore. Bref, il s’agit ici de la mise en action d’un choix politique qui sera à l’image du monde que l’on voudra bien créer et qui sera, surtout, à l’image de celui que nous lègueront aux prochaines générations. Pour être encore plus clair, NOUS avons, aujourd’hui même, la possibilité, d’une part, de laisser nos enfants s’endetter abusivement ou, d’autre part, de leur offrir le droit de s’éduquer gratuitement.

En guise de conclusion, je demeure convaincu que cette mobilisation grandissante qui se déroule présentement au sein du mouvement étudiant, mais également au sein du corps professoral (puisque plusieurs enseignants et chargés de cours appuient ouvertement et publiquement la grève), est l’effet d’une crise infiniment plus globale, ébranlant les fondements même de nos humanités, diminués que nous sommes par notre incapacité à s’inscrire dans un « nous » symbolique, par notre foi aveuglante en la sacrosainte croissance économique, par notre manque de cœur. De ce fait, un changement d’envergue s’impose et c’est précisément pour cette raison, qu’à l’heure actuelle, la rue est prise d’assaut par ceux et celles qui aspirent à le provoquer.

Jonathan Quesnel,

Scénariste et étudiant en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal.

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