Que le changement soit

Aujourd’hui et pour une énième fois depuis le début de notre grève, au cours d’une conversation animée à propos de la corruption et la mauvaise gestion gouvernementale, je me suis fait servir cette ritournelle bien connue : « La corruption, la mauvaise gestion, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. On ne peut rien y faire. Vous les jeunes, faut pas trop en demander, parce que vous allez voir en vieillissant qu’il est impossible de changer le monde. »

Ils sont effectivement nombreux et nombreuses à nous avoir précédés dans cette société qui, du point de vue de leur expérience citoyenne, en sont arrivés à la triste conclusion qu’il est impossible de changer le monde. Ce fatalisme, imposé à la manière d’une sagesse ancestrale ou d’une loi naturelle, s’accompagne le plus souvent d’allusions à nos idéaux utopiques de jeunes insouciants, nous qui finirons pourtant, comme tout le monde, par nous ramollir, lâcher prise et, tant bien que mal, nous faire au moule et finir par nous y sentir à l’aise.

Je ne peux que m’interroger sur les raisons qui font que cette morale à deux sous a le don de m’irriter au plus vif. Pourquoi, en effet, ces propos ont-ils pour effet de provoquer chez moi un refus viscéral qui a tout à voir avec l’instinct de survie?

***

J’ai le souvenir flou mais pourtant vivace de la peine creusant les visages de mes parents au lendemain de l’échec référendaire de 1995. J’avais 10 ans et bien peu de repères pour comprendre l’importance déchirante de ce moment. Je savais pourtant dans mon cœur de petite fille que l’heure était aussi grave que mes parents dévastés. Je n’ai compris que plus tard l’ampleur du désastre émotif. Ma mère et mon père ne m’ont jamais parlé de politique. Ils ont continué à voter pour le moins pire des partis, mais sans jamais y mettre du cœur, sa jamais oser se laisser gagner par le moindre souffle d’idéal. Même que lorsque j’ai commencé à développer par moi même un certain intérêt pour la réflexion politique et l’engagement citoyen, ils ont jugé bon de me mettre en garde contre l’abus d’espoir et d’idéal, probablement dans le but de m’éviter les désillusions qu’ils ont eux mêmes eu à encaisser.

J’ai aujourd’hui beaucoup plus d’outils pour comprendre le désarroi de la génération qui m’a précédée. Face aux espoirs fracassés, il semble que c’est toute une collectivité qui a jeté l’éponge, retirant du coup sa confiance envers les processus démocratiques et les initiatives citoyennes. Les luttes visant la construction d’une société meilleure ont perdu à ce moment leur sens fondamental; elles ne pouvaient désormais qu’être menées en vain. Je comprends aussi mieux maintenant comment l’avènement la société de marché mondialisée est venue enrober cette blessure, l’apaiser à la manière d’une drogue insidieuse, alors que sur les décombres référendaires continuait de s’effriter le tissus social québécois. Tant et si bien que malgré la proximité quotidienne, les gens se sont sentis de plus en plus isolés et impuissants face à l’empire grandissant de l’individualisme et de la consommation de masse. La blessure est encore douloureuse au cœur de bien des nôtres. Je comprends intimement la peine et le repli qu’elle a pu engendrer.

Il reste que pendant que les citoyen.ne.s souverainistes pansaient dans un coin leur blessure collective, pendant qu’une part importante de la population se détournait de la politique active et revendicatrice pour se berçer aux refrains nostalgiques du PQ (« Mais nous, nous serons morts mon frèèèèèèreeeeee…. »), nos institutions politiques se sont vues désertées par celles et ceux qui en faisaient toute la valeur démocratique. Pire : celles-ci se sont vues accaparées par les multinationales, les compagnies exploiteuses de ressources (humaines et naturelles) et la mafia. C’est ainsi que des minorités menées par leurs intérêts financiers se sont vues abandonnées pratiquement toutes les commandes du navire collectif.

***

À en croire plusieurs, il nous faudrait, nous, les jeunes, faire nôtres le fatalisme et les désillusions de celles et ceux qui nous ont précédés, être « raisonnables » et baisser les bras avant même d’avoir débuté le combat. Il nous faudrait hériter d’institutions politiques dysfonctionnelles et parasitées en acceptant que nous ne pouvons rien y changer. Bref, il nous faudrait accepter de reproduire sans broncher ce modèle d’une citoyenneté « cassée » et passive, réduite à sa seule fonction électorale.

Si j’avais eu à digérer deux échecs référendaires et l’âge d’or de la société de consommation, j’aurais probablement, moi aussi, renoncé à mes idéaux politiques pour investir mon cœur et mon âme dans mes REER. Mais ce vécu pour le moins traumatisant n’est heureusement pas le mien. Politisée au sein de la gauche altermondialiste, écologiste et libertaire, informée aux médias indépendants, formée en sociologie et en anthropologie, mon court chemin de vie m’a ouvert des perspectives bien différentes sur l’infinité des possibles s’offrant à notre société.

Mes études m’ont rapidement ouvert les yeux sur la nature purement idéologique du modèle néolibéral, qui se présente pourtant comme la seule voie d’évolution possible. L’anthropologie a depuis longtemps mis en lumière l’omniprésence, dans l’histoire humaine, de sociétés se fondant sur d’autres principes que celui de la prédominance de l’économique sur les autre sphères du social. Même dans la société la plus consumériste, ils sont immenses, les domaines de l’existence humaine qui échappent au strict calcul économique. Elles sont rares, les personnes qui abordent la question de leur « valeurs » dans une pure optique de profit et de productivité. Pourtant, ces valeurs orientent jour après jour les choix de chacun, au point où ils finissent bien souvent par colorer le parcours de toute une vie.

La sociologie enseigne fondamentalement que les citoyen.ne.s sont les principaux acteurs et créateurs de leur société, en ce qu’ils reproduisent plus ou moins fidèlement, selon le contexte, les modèles dont ils héritent. Ainsi, les sociétés sont avant tout le fruit des réflexions et des choix collectifs et non celui d’une fatalité qui fait que les gros, les riches, les puissants gagnent toujours depuis l’aube des temps. En leur temps, les mouvements contestataires portés par les esclaves, les noirs et les femmes se sont eux aussi fait servir ce refrain de perdant. À quoi ressemblerait notre monde s’ils y avaient crû? Nul ne peut nier aujourd’hui que leurs espoirs et leurs idéaux les ont mené quelque part, que le monde a réellement changé du fait de leurs luttes solidaires.

Une chose que j’ai apprise à m’impliquer au sein de groupes et des milieux plus radicalement politisés est la force immense de l’action collective. Seul, on vient rapidement à bout de nos ressources d’énergie et de motivation; l’impact de nos actes est limité. Ensemble, non seulement nous pouvons faire plus avec moins d’énergie individuelle, mais notre énergie et notre motivation se trouvent multipliées par l’appui et l’encouragement de celles et ceux avec qui nous engageons notre cœur et nos maigres moyens.

Ma vie quotidienne au sein du réseau alternatif québécois carbure aux solutions, aux collaborations et aux solidarités qui font la vie bonne et pleine de sens. Avec un revenu qui dépasse rarement les 10 000$ par année, je vis pourtant dans une abondance certaine, car si les sous se font parfois rares, les amitiés et les ressources, elles, ne manquent jamais. Tout de ma courte expérience de vie dément ce fatalisme et ce défaitisme que l’on voudrait me léguer.

***

Nous qui nourrissons cette grève de nos valeurs et de nos espoirs, n’avons pas mal à notre cœur citoyen, pas plus que nous ne redoutons la défaite. Au contraire, notre cœur est en fête et peu importe l’issue de la lutte, nous nous souviendrons toute notre vie de l’énergie engendrée par notre action collective. Nous nous souviendrons de ce sentiment indicible d’unité qui nous a saisis tout entiers lorsque par dizaines de milliers, nous avons posé ce même acte démocratique de s’allier au delà de nos différences pour une cause commune. Nous ne baisserons pas les bras, car nous avons intimement conscience de notre pouvoir citoyen. Chaque coup de matraque, chaque jet de poivre ou de gaz irritant, chaque arrestation arbitraire n’a pour effet que de semer et de faire grandir en nous la colère et l’énergie qu’il faut pour nourrir notre engagement social et politique pour toute notre existence à venir.

Dans la victoire comme dans la défaite, nous resterons amoureux de notre société. Nous deviendrons des avocats et des médecins populaires, des organisateurs communautaires, des professeurs philosophes, des maraîchers bios, des planteurs d’arbre, des journalistes et des cinéastes indépendants, des micro-économistes, voire, qui sait, des politiciens intègres. Nous resterons cohérents, incarnant nos valeurs dans chacun de nos choix de vie et de consommation. Nous ne baisserons pas les bras, jusqu’à ce que le changement soit!

À celles et ceux qui seraient tentés, dans le contexte ambiant, de se laisser sombrer dans le fatalisme et la désillusion, je dirais ceci : il suffit de dire non aux injustices et aux incohérences. Pas seul chez soi ou dans l’intimité peu compromettante d’une ligne ouverte ou d’un courrier du lecteur, mais ensemble, par nos choix et nos actes quotidiens, dans notre espace public, nos rues, nos parcs, nos institutions. Il suffit de s’impliquer, de se commette solidairement dans la sphère politique pour que tous les horizons, même les plus utopiques, nous soient à nouveau largement ouverts.

La démocratie, bien au delà du vote, est avant tout ce dialogue constant et fertile qui fait de la somme des citoyen.ne.s une entité sociale vivante qui nous transcende tout en habitant le plus intime de notre être. De s’impliquer ensemble dans des projets qui nous font la vie meilleure nous fera construire des liens sociaux d’une telle solidité qu’aucun gouvernement, aucune multinationale, aucune défaite référendaire ne pourra jamais les saborder. Plus encore : c’est par ce mouvement d’implication partant de la volonté consciente de chaque personne que ce projet de changer le monde quitte ici et maintenant le domaine de l’utopie pour s’enraciner solidement au cœur même de notre réalité collective.

Que le changement soit.

Émilie

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