Économie du savoir : le crépuscule du règne des idiots utiles

Au cours de cet article, je laisserai partiellement de côté mon statut d’étudiant en sciences des religions pour parler à titre de conseiller en dotation, emploi que j’occupe avec passion depuis près d’un an. Comme vous pouvez l’imaginer d’après le titre qui coiffe ce billet, le sujet auquel je souhaite m’attaquer est pour le moins controversé. Si je devais le résumer en une phrase, je pourrais dire qu’il s’agit d’une réponse aux bien-assis qui reprochent aux étudiants de revendiquer des changements au niveau du financement des institutions scolaires alors qu’ils auraient un train de vie supposément aisé. J’avancerai l’hypothèse que l’accès aux technologies de pointe, le questionnement de l’autorité ainsi que le développement d’une vie sociale riche sont des facteurs essentiels d’épanouissement à la fois collectif et économique.

Les changements radicaux qu’entraîne l’économie du savoir au niveau de l’emploi exigent une révision profonde de notre perception de l’éducation et, par la bande, de la condition d’étudiant. Cette façon d’appréhender notre rapport à la connaissance et au travail s’oppose en tout point à la vision d’esclave-satisfait-de-son-sort qui a encore cours – bien que plus pour très longtemps – dans le discours ambiant. Dans ce mode de pensée ancré dans l’imagerie du porteur d’eau qui en arrache, mais qui est fort comme un cheval, on estime qu’il serait parfaitement naturel que les étudiants vivent dans la plus abjecte pauvreté, s’alimentant de façon malsaine (i.e. « Mangez du Kraft Diner! Ça ne vous tuera pas! »), s’aliénant complètement de toutes formes de développement technologique (i.e. « Ça n’a pas de bon sens! Ils ont des téléphones cellulaires! ») ou encore se gardant de participer à tous types de rassemblement social (i.e. « Ça se dit pauvre, mais ça va prendre des cafés ou de la bière en gang! »), sans quoi ils n’auraient pas la légitimité nécessaire pour émettre la moindre revendication.

En mon sens, la meilleure façon de rater la révolution de l’information et, implicitement, de plonger le Québec dans un marasme économique sans précédent, serait de mettre en pratique ce programme ascétique de benêt docile. En effet, le travail, dans ce que nous pouvons nommer l’économie du savoir, requiert des aptitudes très différentes de ce qui fut autrefois demandé des salariés. À ce titre, on peut noter que ce que l’on appelait il y plusieurs années recrutement de main d’œuvre est désormais désigné par acquisition de talents. Comme nous le verrons à l’instant, cette translation au niveau des termes n’est probablement pas survenue en vain.

Dans un monde où tout a le potentiel de changer rapidement, où les distances sont virtuellement abolies et où des problèmes d’une complexité croissante émergent, que recherchent – et rechercheront de plus en plus – les employeurs publics et privés chez leurs candidats et candidates? Bien sûr, certaines connaissances relatives à l’exercice de l’emploi demeurent essentielles (le programmeur doit connaitre plusieurs langages de programmation, le soudeur doit savoir souder, l’historien doit pouvoir faire la différence entre une source crédible et une mauvaise source, etc.), mais à cela nous devons rajouter certaines compétences qui seront, au cours des années à venir, de plus en plus importantes, et ce, peu importe dans quel secteur d’activité. À la lumière de mes observations, j’estime que les trois principales sont la curiosité intellectuelle, l’esprit critique et les habiletés communicationnelles.

Curiosité intellectuelle

La soif d’apprendre ne s’enseigne pas, elle se cultive, et comme la flore, elle a besoin d’un environnement favorable pour germer. La curiosité intellectuelle, c’est cette manie qu’ont certaines personnes de s’informer sur une foule de sujets, qu’ils soient banals ou bizarres, au gré de leur humeur ou de leur passion du moment. Ce qui différencie l’apprentissage provoqué par curiosité intellectuelle de celui uniquement motivé par une hypothétique utilité future est d’abord son champ des possibles. L’utilitariste, une fois qu’il estime que son apprentissage est arrivé à terme, ne verra plus l’intérêt d’apprendre davantage. Satisfait de son sort, il tentera de monnayer son savoir le mieux possible avec un minimum d’effort. En contrepartie, le curieux ou la curieuse n’arrive jamais au terme de son apprentissage parce qu’une telle chose n’est, pour lui ou elle, même pas envisageable. Chaque halte dans ce type de parcours éducatif sert à mieux contempler un horizon toujours plus vaste.

Il n’est pas question ici d’une espèce de cheminement préétabli, canonique, dans le genre de la culture générale à la française, où il est de bon ton d’avoir lu tel ou tel livre ou d’avoir écouté tel ou tel disque pour faire bonne impression parmi un attroupement de néo-salonards. Dans les faits, c’est exactement l’inverse. On parle d’une aventure hors des sentiers battus sans objectif préétabli. Il s’agit d’une habitude qui se développe au cours d’une vie et qui se métamorphose imperceptiblement en art de vivre.

Ce type d’impulsion procure à celui ou celle qui l’entretient un bagage considérable de connaissances sur une myriade de sujets qui, pris isolément, peuvent paraitre absolument vains à la brute, mais qui, amalgamés autour d’un individu ou d’une collectivité, sont d’une richesse inestimable. Or, il n’y a pas que le contenu qui est digne d’intérêt : le contenant l’est tout autant. Si, pour quelqu’un, apprendre est un processus qui coule de source sur le plan personnel, cette action aura cours également dans un contexte de travail (au bonheur de l’employeur comme de l’employé).

Dans une économie du savoir pleinement déployée, il n’y aura, dans la vie active, que des éternels étudiants. L’innovation, l’agilité opérationnelle et la complexité croissante des problèmes nécessiteront immanquablement le concours de gens qui aiment apprendre, alors que les gens qui n’apprennent que parce qu’ils aiment faire de l’argent seront des nuisances que la plupart des compagnies tentent déjà d’éviter comme la peste.

L’amour de la connaissance ne peut naitre, d’après moi, que dans la LIBERTÉ d’action et de pensée ainsi que dans l’ÉGALITÉ des chances de faire mûrir cette passion. L’éducation, déjà beaucoup plus cruciale dans le monde du travail qu’au cours des dernières décennies, gagnera, sans l’ombre d’un doute, énormément plus d’importance dans les années à venir. La moindre action ayant pour effet une restriction, aussi minime soit-elle, à l’accès au savoir pourrait avoir, pour notre collectivité, de lourdes conséquences sociales et économiques. Pour éviter cette dérive, il est capital que notre société valorise l’éducation : la pérennité de notre nation dépendra en grande partie de notre ouverture face à l’apprentissage passionné et désintéressé de la jeunesse.

Esprit critique

Que ce soit quand un médium auto-proclamé affirme à heure de grande écoute que des fantômes font chavirer une table en press-wood, quand un recteur plein aux as soutient que son Université n’a plus une cenne ou encore lorsque Tony Tomassi prétend être un honnête homme, l’esprit critique permet aux gens de déceler l’escroquerie là où elle se présente. Similairement, le citoyen qui peut compter sur un esprit critique aiguisé est plus à l’abri (sans pour autant être complètement immunisé) de l’influence des discours d’agitateurs d’Yvettes de la trempe de Richard Martineau.

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Il va de soi que, si l’on se questionne sur la validité des informations qui nous sont soumises, on devra nécessairement, tôt ou tard, remettre en question des choix émanant de figures d’autorité. La vision voulant que les individus doivent faire preuve de jugement seulement dans des cadres circonscrits, par exemple, à un champ d’activité professionnelle, est carrément irréaliste. Lorsqu’une personne a bien intégré les principes d’une pensée libre et rigoureuse, elle a bien du mal à se départir de ses réflexes. À la bonne heure!

Si l’on transfert cette idée dans un contexte d’économie du savoir, nous voyons qu’un employé remarquable ne se contente pas d’appliquer un processus : il réfléchit à son impact, à sa portée, à son efficacité. L’époque des béni-oui-oui qui se pliaient fièrement aux quatre volontés des patrons est loin derrière nous. Les employeurs ne recherchent plus des gens qui travaillent fort, ils veulent des gens qui travaillent bien. En d’autres mots, il ne sert à rien de se tuer à l’ouvrage : ce qui compte, c’est l’atteinte de résultats.

Ce questionnement par rapport aux processus et au fonctionnement du milieu de travail passera dans bien des cas par une responsabilisation des employés en regard à leurs tâches. On observe que, lorsqu’on offre de la latitude aux travailleurs dans l’exercice de leurs fonctions, ceux-ci sont globalement plus heureux et contribuent de manière plus significative à la rencontre d’objectifs. Nous pouvons déjà observer une tendance à l’abandon de lourdes structures hiérarchiques étouffantes au profit d’une organisation articulée autour de la coopération et le travail d’équipe.

En somme, il serait clairement à l’avantage de notre société de favoriser le développement de la liberté de pensée (notamment en valorisant l’apprentissage comme nous l’avons vu plus haut) et de l’esprit critique (qui sous-entend une ouverture à la remise en question des structures en place).

Je crois fermement que ces aspects constituent une richesse collective formidable que l’on gagnerait à propager nonobstant toute causalité sur les profits d’ordre financiers. Or, puisque ces compétences auront EN PLUS un impact direct et durable sur l’économie québécoise, négliger leur essor relèverait de la plus épaisse des nigauderies.

Habiletés communicationnelles

Pour que se développent pleinement l’amour de l’apprentissage et l’esprit critique, il faut savoir bien lire. Cela peut sembler être un truisme à prime abord, mais notez bien qu’il y a un monde de différence entre une capacité de lecture très sommaire (suffisante pour comprendre la plupart des articles du Journal de Montréal) et une qui donne accès à l’articulation d’idées abstraites et complexes (articles scientifiques, analyses politiques qui ratissent les actions de plusieurs sphères de la vie publique simultanément, etc.).

En mon sens, si le décrochage scolaire est un drame, l’analphabétisme est une tragédie.

La lecture, l’écriture et l’expression orale sont des compétences qui s’abreuvent toutes à la même source. En effet, n’importe quel spécialiste de la langue vous dira que lire, c’est aussi écrire. De surcroit, nous pouvons aisément concevoir que l’enrichissement du langage est directement corolaire à l’épanouissement et à la structuration de la pensée.  Je crois résolument qu’une société démocratique qui se dote d’une population sachant à la fois bien s’exprimer et bien lire pourra compter sur la contribution d’un électorat plus éclairé, plus compétent dans la sélection de ses choix collectifs.

Encore une fois, l’impact retentissant de la promotion des compétences langagières sur le bien commun est, en soi, amplement suffisant pour que l’on en recommande l’application soutenue. Les retombées économiques sont cependant elles aussi si importantes qu’il n’est pas irréaliste de penser que de trop grandes lacunes au niveau de la compréhension de discours moyennement complexes puissent nous mener littéralement à la ruine. Nous serons en mesure de développer les talents de communication de notre population par la valorisation des échanges d’idées, de la discussion et, bien sûr, de la lecture.

Dans un monde qui sera – ou qui est déjà- dominé par l’information et les communications, une population déficitaire au niveau du langage ne saura tirer son épingle du jeu. De grâce, parlons-nous, écrivons-nous, lisons-nous. Il m’arrive de désigner le temps que je passe au local de mon association étudiante par « mon 6e cours » tant les discussions qu’on y tient sont à la fois instructives, plaisantes et passionnantes. Quand des étudiants se rassemblent autour d’une bière pour parler de leur cours, il n’est pas tordu de penser qu’ils travaillent, aussi absurde que ça puisse paraitre pour certains. Le travail n’a pas besoin d’être une corvée, d’être éreintant, pour qu’il soit porteur de résultats. Des étudiants cloîtrés comme des moines derrière une pile de bouquins sans possibilité d’en partager leurs impressions avec leurs pairs feraient de très, très mauvais travailleurs dans une économie de l’information.

Conclusion

Comme nous l’avons exprimé au début de notre article, certains individus, animés par une vision de yesman singulièrement passéiste du monde du travail, reprochent aux étudiants de s’ébrouer pour rien puisque leur niveau de vie est supérieur à celui d’un agriculteur analphabète du tiers-monde.

Nous avons soulevé de nombreuses failles inhérentes à ce discours en faisant valoir que les bienfaits inhérents à la valorisation du développement d’une communauté étudiante libre-pensante, autant capable de remettre l’autorité en question que de communiquer avec aisance, seraient non seulement assurément observables dans le progrès social de notre État, mais aussi dans son essor économique.

Priver les générations montantes d’un accès à une éducation non-utilitariste, aux technologies de pointe, à l’expression libre de leur responsabilité citoyenne en contestant la légitimité d’une élite corrompue, les condamne à la médiocrité.  Pardon…NOUS condamne TOUS à la médiocrité.

Je me console en me disant que ce discours n’en a probablement plus pour très longtemps. C’est une relique provenant de notre fardeau de colonisé et, à voir l’ampleur et la beauté du mouvement social global qui est né des revendications des étudiants, je pense que nous sommes en excellente posture pour devenir, à partir de ce printemps, enfin maîtres chez nous.

Eric Lécuyer

Conseiller en dotation

et

Étudiant au baccalauréat en sciences des religions

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Catégories : Chronique de la haine ordinaire, Grève générale 2012, Politique et société | Mots-clés : , , , , | 3 commentaires

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3 avis sur « Économie du savoir : le crépuscule du règne des idiots utiles »

  1. Kahina

    Magnifique!

  2. Mtemb

    J ai arrete de lire ici : sciences des religions

    Non , j ai lu un peu plus loin et tu supporte encore ma pense de societe quebecoise de reveur egocentrique avec aucun vrai esprit social.

    • Eric Lécuyer

      Je ne suis pas sûr de suivre le fil de votre pensée. Peut-être suis-je trop à gauche ou encore trop à droite pour correspondre à vos standards élevés de rectitude morale.

      Je tiens toutefois à vous remercier pour l’intérêt dont vous avez fait preuve en regard à mon article.

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