Futur Premier ministre en grève

Historiquement, la gauche désigne le parti siégeant à la gauche du président d’assemblée, en opposition au parti à droite, c’est-à-dire le parti au pouvoir. Fort de son état, le parti au pouvoir cherche par tous les moyens à gérer la marchandise, tout en préservant les privilèges que lui accorde la tradition. Le parti d’opposition, quant à lui, n’existe que par la volonté politique de renverser le pouvoir en place pour, à son tour, gérer la marchandise et, chemin faisant, supprimer les privilèges de ses adversaires, quitte à foutre le feu aux domaines et aux écuries s’il le faut. Bien sûr, nous n’en sommes plus là aujourd’hui, mais force nous est de constater que, historiquement, la droite et la gauche sont deux concepts aliénatoires, nés de la révolution de 1789.

La droite et la gauche sont, depuis longtemps déjà, tombées dans les catégories morales. Objet de représentation du monde politique, le plus souvent sous la forme d’un combat idéologique entre un altruisme implicitement chrétien et un utilitarisme libertaire, la vieille dichotomie gauche-droite s’est depuis longtemps essoufflée lorsqu’elle s’est vu dépeindre en blanc et en noir, en rouge et en bleu, en bien et en mal. Il y a bien eu une gauche qui prenait proverbialement le parti du peuple, de ceux qui n’ont que leur force de travail pour eux, c’était, par exemple, les syndicats. Toutefois, au fil du temps, pour s’attirer la sympathie d’un électorat devenue bassin de consommateurs socialement responsables, la gauche a progressivement déserté les piquets de grève pour se lancer à bras le corps à la défense de la veuve et de l’orphelin, ciblant certains problèmes spécifiques parmi la pléthore organiquement constituée. En se portant ainsi à la défense des minorités, la gauche s’est mise à jouer le jeu de la droite.

La découverte de Michel Colucci

Sur cette manifestation du 23 février, on peut dire qu’elle comptait majoritairement des étudiants dans la vingtaine. On dira encore qu’une minorité des étudiants étaient aux deuxième et troisième cycles, que, parmi ceux-ci, une minorité était de sexe masculin, et parmi ceux-là, une minorité portait des lunettes en plastique noir. Je dirais sans mentir que j’ y ai vu tous les visages. J’ai vu des étudiants en travail social, en sexo, en socio, en philo, en éducation, en littérature. J’ai vu des chargés de cours, j’ai vu des chefs syndicaux. J’ai vu des danseurs et j’ai vu des enfants. J’ai même vu Noémie et sa soeur bloquer le pont pour mettre fin à l’éducation patriarcale, et bien que, personnellement, je n’ai que très peu d’affinité idéologique avec le féminisme radical, il m’a semblé qu’elles me ressemblaient. Puis, je me suis alors souvenu de cette phrase du vieux Deleuze : « Celui qui est de gauche, c’est celui qui sait que la minorité c’est tout le monde, et que la majorité c’est personne ».

En octobre 1980, l’humoriste Michel Colucci, dit Coluche, présente officiellement sa candidature à la présidentielle française : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne compte pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leur mairie et à colporter la nouvelle ». En relisant son texte, Coluche comprend que, croyant écrire pour les marginaux, il écrit pour tout le monde et que, malgré l’intention liminaire volontairement bouffonne de cette catégorisation partielle où il aligne tous ces mots dans la même phrase, ce qu’il s’apprête à publier n’est autre chose que ce qu’il faut appeler, de manière formelle, un authentique appel à la nation.

Le futur premier ministre est en grève

Lors de la manifestation du 23 février, j’ai vu le futur Premier ministre en grève. Il était grand et petit, de même, il était gros et maigre. Il sautait et dansait et, à la fois, il marchait tranquillement. Je l’ai vu brandir sa pancarte tout en n’en bandissant aucune; je l’ai vu photographe et sujet des photographies. Il était là. Un futur Premier ministre, ça ne passe pas inaperçu, même au millieu d’une masse humaine de taille considérable en mouvement dans la ville. Tout le monde l’a vu ce jour-là. Tout le monde l’a vu sauf Noémie et sa soeur, et quelques autres de leurs amies. Ce qu’elles ont vu, elles, c’est une future Première ministre en grève. Qu’à cela ne tienne, moi aussi je l’ai vu.

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Catégories : Grève générale 2012, Mouvement étudiant | Laisser un commentaire

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