Tu es nabot et tu retourneras nabot : Fluctuation de l’opinion publique par rapport à Napoléon Bonaparte dans « La guerre et la paix »

Introduction

Dans le cadre de ce travail, nous traiterons essentiellement des fluctuations de l’opinion qu’entretenaient des individus et des groupes d’intérêts envers le personnage de Napoléon dans le roman La guerre et la paix. Bien que cet ouvrage soit indéniablement dense et riche en détails divers, nous estimons que la philosophie promue par son auteur y est omniprésente. Ce faisant, il n’est pas particulièrement ardu de la cerner et d’identifier les indices qui révèlent sa nature.

En notre sens, la pensée de Tolstoï à l’époque de la rédaction de La guerre et la paix peut se résumer ainsi : la plupart des individus sont fascinés par leur propre existence et les événements survenant en périphérie de leur destin font seulement sens lorsqu’ils sont filtrés par le prisme de celui-ci – cette notion permettrait aux gens d’accorder une importance démesurée à l’influence de leurs actions sur le cours de l’Univers (Tolstoï, 1893). Or, pour Tolstoï, cette position est intenable lorsqu’on l’examine objectivement à la lumière du déroulement de l’Histoire. À l’aide d’exemples tirés du quotidien des personnages, de spéculations philosophiques sur le libre-arbitre ainsi que d’analyses historico-critiques des succès comme des défaites des armées de Napoléon et d’Alexandre, l’auteur soumet un cadre alternatif d’évaluation du bien et du mal.

Dans cette optique, il nous a paru particulièrement pertinent de nous intéresser à la figure de Napoléon en tant qu’incarnation du mal puisqu’il est clair pour nous que la haine ou l’admiration que peuvent lui porter les différentes factions présentes dans le roman ne sont absolument pas corolaires aux actions de l’Empereur prises isolément, qu’elles soient « bonnes » ou « mauvaises ». Ce qui conditionne invariablement l’opinion sur Bonaparte est la comparaison de ses actions – réelles ou présumées – avec les valeurs et les aspirations entretenues par les différents personnages peuplant l’œuvre de Tolstoï. À cela, nous pourrions rajouter qu’à ces préoccupations personnelles se juxtaposent immanquablement les positions prétendument tenues par un groupe de pairs dont l’influence peut être jugée bénéfique par un individu donné et auquel celui-ci pourrait souhaiter s’identifier. C’est en se soustrayant à ce mode de pensée et en reconnaissant la modestie de leur empreinte sur le monde que les personnages deviennent capables d’indifférence face à Napoléon, à la guerre, au Siècle (Tolstoï, 1893).

Nous appuierons notre hypothèse sur des exemples concrets tirés de l’ouvrage. Par souci de parcimonie, nous avons choisi de nous concentrer sur un cas précis, en l’occurrence, la vie de Pierre, mais nous prendrons aussi grand soin de faire mention des aléas des discours politiques qui ponctuent la vie mondaine des salons moscovites et pétersbourgeois. Puis, nous terminerons notre exposé en soulignant la position de l’auteur lui-même en ce qui a trait à la figure de Napoléon.

Au cas où ce serait nécessaire, nous souhaitons émettre certains commentaires concernant nos choix relatifs à un hypothétique cadre théorique dans lequel notre travail devrait s’inscrire. Nous avons pris la décision de fournir à nos lecteurs une bibliographie très frugale parce que nous estimions l’usage extensif de références extérieures au roman lui-même superflues, voire nuisibles à une bonne compréhension du texte. Bien qu’il soit vrai qu’il eut pu être pertinent, par exemple, d’invoquer la position d’Orwell en regard à l’hostilité que Tolstoï témoignait envers Shakespeare ou encore certains aphorismes déterministes de Camus (qui ont, de toute façon, fréquemment pour origine un passage d’un roman russe!), nous ne pensons guère que ces emprunts auraient pu contribuer de manière originale à notre réflexion. Nous devons également faire mention de l’absence de citations issues du roman dans le cadre de notre recherche. Nous estimons que celles-ci auraient alourdi inutilement notre texte, occupant un espace pouvant être mieux occupé par notre analyse. Ceci étant dit, procédons.

Nous travaillons tous pour l’Europe

            Il est sans doute légitime d’affirmer que La guerre et la paix commence au moment des premiers succès européens de l’armée impériale française et se termine à l’époque de sa reconduction hors de la Russie par les forces victorieuses d’Alexandre. Or, si nous devions faire une lecture plus littérale de l’ouvrage (lecture qui ne serait pas forcément mauvaise), il serait aussi possible de dire que le roman nait et s’éteint dans un salon (Tolstoï, 1869). À vrai dire, les sphères mondaines et militaires y sont tour à tour trame de fond et avant-scène, mais toujours dans le motif de mettre en valeur les interactions, les désirs et les croyances des Hommes qui les animent. En effet, Tolstoï porte visiblement peu de foi aux grands mythes héroïques, aux doctrines qui départagent avec trop d’assurance le Bien et le Mal et, de manière plus nuancée, à l’amour de la patrie (Tolstoï, 1893). Toutefois, il en va tout autrement de l’intérêt qu’il porte à soulever l’attachement que l’humanité prétend avoir pour ces notions, alors que celles-ci ne seraient qu’une prolongation de l’individualité de chacun. Nous ferons la démonstration de cet état de fait en temps et lieu, mais pour l’heure, nous tenterons d’identifier ce qu’incarne Napoléon dans le roman.

Tout d’abord, il est à noter que Napoléon est, à toutes fins pratiques, synonyme de « France », d’« armée française » et de « valeurs républicaines » pour à peu près tous les personnages présents dans l’œuvre, hormis quelques individus ayant subi une transformation hiérophanique profonde. Ces derniers conçoivent que la réalité, étant infiniment complexe et, paradoxalement, infiniment simple, ne puisse être compartimentée en catégories bancales. Malgré cela, il n’en demeure pas moins que leurs contemporains essentialisaient les divers aspects qui coloraient leur monde et l’examen de cette propension au préjugé s’avère très révélatrice à plusieurs niveaux.

Un élément primordial de ce type de jugement repose sur l’idéologie cultivée par les personnages. Nous utilisons ici ce terme de manière légère, sans artifice : nous lui attribuons grossièrement le sens de « valeurs » et « d’intérêts » partagés. Dans cette vision, l’idéologie exerce un pouvoir formidable sur la prise de position en regard à Napoléon. Par exemple, la quasi-totalité des personnages russes ou russophiles du roman sont attachés à la personne et au rôle de l’Empereur Alexandre (Tolstoï, 1869). Toutefois, plusieurs d’entre eux soutiennent des programmes de réformes sociales (souvent dans leur propre intérêt), ce qui les rend plus prompts à entretenir une opinion favorable de Napoléon. Il n’est pas rare non plus d’observer l’influence que détiennent des salonnards français (qu’ils soient monarchistes ou républicains) sur une société aussi francophile que la Russie du début du 19e siècle (Tolstoï, 1869).

En plus de l’idéologie, le critère de la spatialité n’est en aucun cas étranger à l’évaluation du mérite ou du démérite de Bonaparte. Quand l’Empereur français guerroie contre l’Autriche en 1805, les Russes lui donnent volontiers le sobriquet alors à la mode de Buonaparte (Tolstoï, 1869). Comme il s’agissait d’une campagne menée à l’extérieur de la Russie, on ne semblait pas lui accorder beaucoup d’importance, et ce même si un contingent national imposant avait été dépêché dans l’archiduché habsbourgeois pour honorer l’alliance unissant les deux nations. Les opinions que l’on entend alors dans le salon moscovite d’Anna Pavlovna ne laissent d’ailleurs pas de place à l’interprétation : on y exprime son désaccord à propos de toutes entreprises Napoléoniennes simplement parce qu’il est de bon ton de le faire, sans quoi on nous met prestement à l’écart (comme ce fut le cas pour Pierre) (Tolstoï, 1869). La haine envers Bonaparte est palpable, certes, mais elle est exempte de cette urgence, de cette fureur, si caractéristiques des discours émis quand le souverain français se trouve plus tard aux portes de Moscou à la tête de son armée.

L’influence de cette spatialité symbolique est aussi observable dans la période qui succède à l’armistice. Suite à l’issue humiliante de la bataille d’Austerlitz (surtout pour l’Autriche, mais aussi pour la Russie), le spectre d’un conflit ultérieur devient moins présent, spécialement grâce au rapprochement publicisé entre Napoléon et Alexandre. Comme de bien entendu, ce pacte fraternel entre les deux « maitres de l’Europe » se fait presque sans accroc : les gens du monde, toujours soucieux d’appartenir au bon camp, couvrent d’éloges leur ennemi d’antan, saluant la finesse du jugement d’Alexandre dans le choix de ses alliés. Napoléon perd chez ces courtisans rusés le surnom de Buonaparte, qui est remplacé presqu’instinctivement par « L’Empereur de la France » (Tolstoï, 1869). Ce changement d’attitude d’Alexandre hisse Bonaparte au rang de monarque légitime. Il devenait dès lors, aux yeux de la cour et de ceux qui souhaitaient en faire partie, au moins l’égal des souverains aristocratiques d’Europe. Le seul élément qui fit ombrage à ce tableau provient de la consternation de beaucoup de soldats et de petits officiers comme Nicolas Rostov qui n’arrivait pas à accueillir les français en frères, sans doute à cause de l’âpreté des batailles qu’ils ont eu à livrer contre eux (Tolstoï, 1869).

Nous estimons que ce que nous venons tout juste de voir est, comme nous l’avons avancé précédemment, directement en lien avec la spatialité. À ce stade, Napoléon est aussi idéalisé que dans le passé, n’ayant pour corps qu’un amalgame d’idées reçues, éparses et confuses, pour tous ceux qui ne le connaissent que de réputation. Par contre, l’Empereur français s’était grandement rapproché du peuple Russe en raison de l’amitié que lui témoignait leur souverain alors qu’au même moment sa machine de guerre, tant redoutée de part et d’autre du continent, ne constituait plus une menace pour les frontières de la patrie.

Bien sûr, cette accalmie fut de courte durée : Napoléon, à défaut de pouvoir faire valoir un casus belli légitime, invoqua un événement anecdotique pour justifier son agression sur le territoire russe en 1812. Alexandre lui offrit une dernière chance de se rétracter puis, faute de vouloir s’exécuter, Bonaparte alla de l’avant avec son offensive et la guerre s’amorça (Tolstoï, 1869). Cet événement marqua un changement de paradigme complet concernant la réception des actions du souverain français chez les Russes. D’ami de la nation, de frère de l’Empereur Alexandre, Napoléon devint « ennemi du genre humain » (rien de moins!) pour la fine fleur de l’aristocratie et « antéchrist » pour les dévots (c’est précisément le terme utilisé par les pèlerins qui rendent visite à Marie Bolkonsky) (Tolstoï, 1869).

            Lorsque l’on se rapporte à la pensée tolstoïenne, ce changement de cap n’a rien de surprenant. D’abord, un contexte géopolitique nouveau forçait les gens qui dépendent du pouvoir à rectifier leurs opinions pour qu’elles soient plus conformes à ce qu’exigeaient à présent les conventions (Tolstoï, 1893). Ainsi, cette réattribution d’un statut maléfique à Napoléon n’aurait strictement rien à voir avec de réelles convictions personnelles ou, du moins, celles-ci seraient purement accessoires pour la translation des préjugés qui nous intéresse ici. Les gens du monde se seraient contentés, comme toujours, de faire ce que l’on attendait d’eux (Tolstoï, 1893).

Or, bien que l’aboutissement de cette volte-face ne soit pas sans rappeler l’attitude initiale qu’entretenaient les personnages russes de La guerre et la paix envers Napoléon, nous devons impérativement mettre en relief certaines nuances. Celles-ci sont principalement en lien avec le type de menace que la figure du mal qui attire notre attention faisait planer sur les protagonistes. En effet, au cours des événements périphériques à la campagne d’Autriche, l’armée française sévissait dans une contrée relativement lointaine et les conséquences de leurs altercations avec les troupes d’Alexandre étaient presqu’anecdotiques pour tous (sauf pour les simples soldats). Il s’agissait, somme toute, d’un sujet de conversation à propos dans les soirées mondaines dont l’issue était téléguidée par la position présumée des interlocuteurs.

Toutefois, en 1812, Napoléon n’est plus le petit despote corse qui ébranle les monarchies d’Europe : il est le commandant d’une armée redoutable qui menace l’intégrité de leur monarchie. Cet aspect n’est sans doute pas négligeable, mais pour Tolstoï, il ne s’agit visiblement pas du moteur de changement le plus considérable. Ce qui motive alors principalement la terreur et la haine chez ses protagonistes serait la potentialité d’une mise à mal de l’intégrité de leur patrimoine personnel, celle de leur demeure, de leurs biens, de leur famille et celle de leurs relations (Tolstoï, 1869; Tolstoï, 1893). À partir de cette vision des choses, la sauvegarde d’un système abstrait (ordre politique) fait beaucoup moins sa marque dans les esprits que la mise en danger d’acquis concrets, tangibles, immédiats. Ce serait pour cette même raison que les Russes qui peuplent le roman sont plus enclins à être sensibles aux appels à la défense de la Patrie plutôt qu’à celle de leurs alliés : au concept de Nation s’agrège le jardin derrière chez soi, un bâtiment qui fut le théâtre de souvenirs de jeunesse, une situation sociale, des amitiés, bref, la Vie des gens concernés (Tolstoï, 1893).

L’ennemi aux portes

Pour l’auteur, Napoléon n’est en aucun cas responsable de tous les faits et gestes des hommes qu’il commande. Il le présente plutôt comme un être parfaitement imbu de lui-même, convaincu de l’infaillibilité de son jugement, de la sincérité des marques d’adoration qu’on lui porte et de sa maitrise absolu sur le cours des événements. Bien sûr, Tolstoï estime que l’Empereur de France a tort d’entretenir de tels fantasmes, jugeant que ce dernier n’est qu’un pion de l’Histoire, fatalement destiné à jouer le rôle qui lui incombait, des balbutiements de son ascension à sa chute (Tolstoï, 1869).

Ce type de détachement n’est cependant pas observable chez une écrasante majorité des personnages. Ceux-ci sont généralement convaincus que derrière chaque action commise par un élément de la France impériale se cache une manœuvre habile ayant pour impulsion le génie (à ce stade maléfique) de Napoléon. C’est dans ce terreau que peut se développer une essentialisation fondamentalement erronée, exacerbée par des facultés cognitives limitées intrinsèques à tous les êtres humains (Lakoff, 1987). Bien qu’il soit ici question de personnages fictifs (techniquement, nous pensons qu’il soit aussi juste de qualifier, jusqu’à un certain point, les personnages historiques que l’on retrouve dans La guerre et la paix de fictifs), nous estimons que Tolstoï a très bien su isoler puis exploiter cette faiblesse humaine, exposant du même coup le danger d’entretenir ce type de préjugé.

Nous pouvons constater l’émergence du changement dont il fut précédemment question dans la foulée du franchissement du Niemen, puis de la prise de Smolensk et de Moscou par l’armée de Bonaparte. On remarque que, devant l’imminence de la capture de la première, les habitants préfèrent incendier leurs biens plutôt que de les laisser aux bons soins de l’ennemi (Tolstoï, 1869). Cette attitude n’est pas sans rappeler le sunk loss effect qui prédit que les gens ont une forte préférence pour la conservation plutôt que pour le gain (Garland, 2004). Ce trait, dans les circonstances qui nous intéressent, peuvent avoir incité les personnages à faire en sorte que personne ne profite de leurs possessions s’ils sont privés du droit de le faire.

Il est intéressant de comparer les positions maintenues par les gens de Moscou et de Saint-Pétersbourg suite à cette défaite lourde de sens. La capitale orientale se trouvait sur le chemin de Napoléon après Smolensk et c’est elle, de toute façon, qu’il convoitait. Ses habitants avaient incidemment beaucoup plus de motifs de s’alarmer des risques potentiels de l’invasion que leurs compatriotes pétersbourgeois. De plus, nous ne pouvons négliger le fait que les moscovites, d’après Tolstoï, étaient beaucoup plus attachés à la tradition aristocratique nationale (Tolstoï, 1869). Il est vrai que plusieurs appréciaient parler français dans certaines occasions, mais cet usage n’était visiblement rien de plus qu’un vernis de sophistication en vogue, ne témoignant aucunement d’une sympathie pour l’idéologie dominante dans la France d’alors (Sokologorsky, 2000). Il devient, à cette période, de bon ton de cesser de s’exprimer en français, mais aussi de reprocher aux gens qui le font de manquer de ferveur patriotique. Napoléon, qui incarne, comme nous l’avons vu plus tôt, l’ensemble diffus d’éléments abstraits attribués à son peuple, est bien sûr perçu comme un être génial, brillant, mais certainement malfaisant, voire diabolique (Tolstoï, 1869).

La situation est assez différente à Saint-Pétersbourg. On y retrouve notamment le salon d’Hélène Bezouhkov qui est présenté comme un contre-exemple du salon moscovite d’Anna Pavlovna puisque c’est dans cette demeure que l’on retrouve les adhérents d’un camp relativement favorable à l’incursion française. Ses habitués promeuvent l’implantation d’une idéologie en ligne avec la France postrévolutionnaire et sont pleins de bons mots pour Napoléon. À ce titre, ils remettent notamment en question la cruauté que la propagande nationale lui attribue et vont même jusqu’à remettre en question son désir réel de faire la guerre (Tolstoï, 1869).

Bien entendu, ce salon est peuplé d’un bon nombre d’expatriés français, d’intellectuels et de diplomates ayant leurs attaches dans d’autres capitales européennes. Hélène Bezoukhov les accueille-t-elle parce qu’elle partage leur point de vue? Peut-être, mais cela ne semble constituer qu’une partie de la réponse. En effet, l’auteur propose assez clairement que la femme de Pierre est avant tout une libertine passablement sotte et, si elle reçoit cette faune républicaine, c’est surtout parce qu’elle s’en fait des amants (Tolstoï, 1869). Tout ce cirque idéologique pourrait ainsi avoir comme principale source la libidinité de la protagoniste, plus encline à s’amouracher d’hommes moins ancrés dans des valeurs vieillottes. Encore une fois, l’opinion sur Napoléon n’est pas façonné d’après des faits précis, mais bien par l’épanchement de désirs personnels.

Cependant, le paysage politique de Saint-Pétersbourg change drastiquement suite à la prise de Moscou. À la veille de l’entrée du conquérant dans la vieille capitale, pratiquement tous les habitants de la ville suffisamment fortunés et sains d’esprit quittent la ville, la laissant, pour ainsi dire, vide (Tolstoï, 1869). Plusieurs vont intégrer leurs domaines en province alors que d’autres se réfugient dans la capitale de Pierre Le Grand. À cette étape du récit, il semble devenir dangereux d’entretenir une bonne opinion de Napoléon en société. Aussi, comme Moscou est entre les mains du belligérant étranger, Saint-Pétersbourg devient fatalement sa prochaine cible. Comme la menace se fait plus pressante, l’heure est à la répulsion de l’envahisseur et toute sympathie passée envers lui devient suspecte (Tolstoï, 1869).

Loin d’être indifférent de l’opinion que peuvent avoir de lui les Russes, Bonaparte caresse le fantasme de couvrir les moscovites de largesses, que ce soit par le biais de l’établissement d’œuvres caritatives ou l’octroi de droits nouveaux. Convaincu de son omnipotence, il essaie tant bien que mal de réaliser ces plans théoriquement bienveillants, mais ceux-ci n’ont pas l’effet escompté (Tolstoï, 1869). La principale cause de cet échec repose paradoxalement sur son incapacité à maitriser ses propres troupes qui s’adonnent à une activité martiale dont l’origine se perd au fond des âges : le pillage. Entrant dans une ville somptueuse désertée, ce qui restait de l’armée française se rua sur les richesses des grands manoirs, attisant par le fait même la colère des résidents encore sur place. La discipline jadis stricte des soldats s’étiola alors que s’immisçait dans la vie des militaires un confort dont ils avaient oublié la saveur (Tolstoï, 1869). Ainsi, pour employer un aphorisme para-bouddhiste, le germe de la défaite de Napoléon était présent même dans ses succès.

Après plusieurs semaines d’occupation, des incendies s’étaient déclarés dans la ville. Napoléon, croyant avoir affaire à des insurgés, fit arrêter beaucoup de gens suspects, ce qui renforça chez les Russes sa réputation de tyran. Pour Tolstoï, l’incendie de Moscou n’est que le résultat fortuit de l’occupation d’une ville quasi déserte dont les bâtiments étaient surtout faits en bois (Tolstoï, 1869). En d’autres mots, pour l’auteur, le feu n’est ni attribuable aux Moscovites, ni à Napoléon, mais bien à un caprice de l’Histoire. La destruction hâta l’évacuation des forces de l’envahisseur : ceux-ci furent pourchassés par les troupes de Koutozov jusqu’à la frontière, puis littéralement jusqu’en France. De par cette défaite, les gens du monde cessaient progressivement de voir en Bonaparte un grand génie militaire malfaisant ou un « ennemi du genre humain » : l’antéchrist d’autrefois redevenait un petit corse insignifiant (Tolstoï, 1869). L’essence maléfique du personnage n’avait donc rien d’absolu, de divin, mais était due à l’ère du temps, aux positions à la mode et aux intérêts personnels (Tolstoï, 1893).

L’Russe Bezouhov – 666 de force

Nous parlerons maintenant du périple de Pierre Bezoukhov au travers le récit. Cette section servira aussi à conclure notre travail puisqu’elle constitue, d’une certaine manière, une étude de cas servant à démontrer l’ensemble des positions que nous avons maintenu jusqu’à présent. De plus, ce segment a le mérite de faire mention d’un aspect de l’histoire que nous avons trop parcimonieusement traité jusqu’à présent : celui des personnages ayant vécu une forme d’illumination qui les aliène des affaires mondaines.

Au début du roman, Pierre, fraichement revenu de France où il a étudié durant plusieurs années, fait son apparition dans le salon d’Anna Pavlovna. Conditionné par sa longue imprégnation dans la culture française et par ses valeurs libérales, il a une admiration sans borne pour Napoléon et ne se gêne pas pour l’exprimer (Tolstoï, 1869). Cette prise de position radicale ne manque pas de choquer les convives qui attribuent ce faux pas à l’inexpérience et à la balourdise (plutôt qu’à un point de vue franc, différent, certes, mais légitime, par exemple). Il est alors boudé par les gens du monde qui ne lui accordent plus d’importance. Or, peu de temps après, Pierre hérite de la fortune et du titre de son père, ce qui le rend soudainement puissant…et intéressant (Tolstoï, 1869).

Bezoukhov était, à ce stade, un personnage lunatique qui aspirait à la grandeur, mais peu disposé à entreprendre des actions qui lui permettraient d’y accéder. Il faisait preuve d’un intérêt sincère pour les événements qui secouaient sa nation (contrairement à la plupart de ses contemporains qui en parlaient surtout par nécessité). À un certain moment, il se dit tout haut qu’il veut devenir Napoléon ou le vaincre. Cette idée ne le quittera pas avant sa captivité à la fin du roman (Tolstoï, 1869).

Or, comme il était peu enclin à l’action et que sa fortune en faisait un pôle d’attention, il se laissa guidé par les manigances de ses pairs, acceptant d’épouser Hélène simplement parce qu’il croyait que c’était ce qu’il devait faire. Puis, réalisant que sa puissance et son mariage ne le rendait ni heureux, ni Grand au sens où il l’entendait, Pierre se tourna vers la bienfaisance et la franc-maçonnerie.

Il s’ingénia à trouver un  sens mystérieux aux cours des choses et s’intéressa de près à la figure de Napoléon telle qu’il la percevait. Un de ses coreligionnaires lui confia qu’en attribuant une valeur numérique aux lettres qui constituent le nom « Napoléon », on arrivait au nombre 666. Pierre se perdit dans un délire mystico-kabbalistique : convaincu du fait que l’Empereur de France était l’antéchrist, il tenta d’obtenir pour son propre nom l’équivalence numérique de son « rival ». C’est ainsi que, dans son monde illusoire, il devint L’Russe Bezouhov (Tolstoï, 1869).

Prenons maintenant un moment pour réfléchir à ce que nous venons de voir. Premièrement, notons que l’intérêt de Pierre pour la France et l’idéologie républicaine qu’on y trouvait alors ne provient pas du néant. Sa résidence dans ce pays étranger est un élément fondamental de sa construction du bien et du mal. Sa fascination pour Napoléon vient partiellement de cet exil temporaire, mais aussi de son propre désir d’accéder à une Gloire similaire. Ses « rêves de jeunesses », si l’on peut dire, sont atténués par son intégration dans le monde, sorte d’incubateur d’où germent les positions les plus conventionnelles, artificielles et insignifiantes (Tolstoï, 1893). Il y côtoie de nombreuses personnes, pratiquement toutes opportunistes et vouées à la bonification de leur prestige et de leur richesse. Ceux-ci dirigent Pierre, homme rêveur, idéaliste et paresseux, qui opte pour la facilité. Toutefois, après un certain temps, Bezoukhov réalise qu’il a été dépassé par le cours des événements, menant une existence fastidieuse, dénuée de sens, au côté d’une épouse éminemment lubrique pour tous sauf pour lui. Ce constat lui fait globalement perdre le goût de vivre. Ne partageant pas l’insouciance égoïste de ses pairs, Pierre développe une pensée originale, singulière, mais étrange dans l’exercice de la philanthropie et du culte maçonnique.

À l’aube de la prise de Moscou, il se met en tête qu’il doit assassiner Napoléon, quitte à mourir, s’il le faut. Il pourrait ainsi mettre fin à une existence qui lui pèse tout en accédant à cette Gloire illusoire qui le fait encore rêver. Hélas, confus et malhabile, Pierre se fait suspecter d’être un incendiaire et se fait emprisonner par les forces françaises.

Lors de son incarcération, il fait la rencontre d’un paysan dont l’attitude optimiste et simple aura un impact durable sur vie (Tolstoï, 1869). Ce paysan n’avait pas le moindre soupçon de rancœur ou de calcul à propos de quoi que ce soit. Le sort de l’Europe, les campagnes de Napoléon et les appels à la résistance d’Alexandre n’avaient visiblement aucune emprise sur son esprit. Pierre vit dans ce détachement jovial une façon de vivre idéale avec laquelle il pouvait espérer gagner une tranquillité d’esprit qui l’avait quitté depuis longtemps. Il oublia progressivement Bonaparte, qu’il ne voyait plus ni comme une figure bonne ou mauvaise, mais simplement comme un homme parmi tant d’autres, et riait de bon cœur du caractère ridicule de ses desseins d’assassinat ratés.

Ce désintéressement face aux affaires du Siècle suite à une forme de hiérophanie est observable aussi chez André Bolkonsky et Nicolas Rostov. L’impact de cette réalisation sur leur opinion de Napoléon est relativement similaire : Bonaparte cesse d’être une figure mythique, une catégorie abstraite, pour mieux être réduit à l’échelle de l’homme, ayant une existence physique, capable de bien comme de mal et n’étant que peu responsable des aléas de l’Histoire (Tolstoï, 1869).

En conclusion, pour Tolstoï, le bien et le mal sont des catégories qui dépassent l’humanité, qui lui sont, à toutes fins pratiques, inaccessibles. Incidemment, elles ne peuvent s’incarner entièrement dans un individu : croire le contraire relèverait de l’illusion (Tolstoï, 1893). Une manière d’obtenir une meilleure connaissance du bien comme du mal est justement d’accomplir un détachement de cette illusion mondaine – de cette maya, osons-nous – et non pas de nous perdre dans de savantes analyses d’une situation donnée. Dans cette optique, Napoléon n’a jamais été ni fondamentalement bon ni mauvais, il ne fut qu’un instrument de l’Histoire, trompé par sa propre suffisance, sa propre insignifiance (Tolstoï, 1893).

Bibliographie

Garland, Howard, 2004, Effects of absolute and relative sunk costs on the decision to persist with a course of action, Organizational Behavior and Human Decision Processes, Volume 48, Issue 1, pp. 55-69.

Lakoff, George, 1987, Women, Fire, And Dangerous Things, Chicago, The University of Chicago Press, 631 p.

Tolstoï, Léon, 1869 [1972], La guerre et la paix, Volume I et II, Paris, Gallimard, 1572 p.[1]

Tolstoï, Léon, 1893 [2005], The Kingdom of God Is Within You, New York, Barnes and Nobles Publishing, 304 p.

Sokologorsky, Irène, 2000, La France et le français dans la culture russe, Cahiers de l’Association internationale des études françaises, Volume 52, Numéro 52, pp. 13-21.


[1] Nous avons aussi utilisé l’édition numérique française émise par le Gutenberg Project afin de faciliter notre recherche textuelle. Hormis la translittération sensiblement différente des noms propres et l’abus de points d’exclamation remarquable dans cette édition, les deux traductions nous ont semblé équivalentes et leur divergences mineures n’ont surement eu aucun impact sur la réalisation de notre étude.

Advertisements
Catégories : Politique et société, Travaux académiques | Laisser un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment ce contenu :